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Roman
Les avatars de l’esclavage


Par Tarek Abi Samra
2018 - 03


«La race blanche croit, croit de tout son cœur, qu’elle a le droit de confisquer la terre. De tuer les Indiens. De faire la guerre. D’asservir ses frères. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. » Ainsi s’exprime l’un des personnages d’Underground Railroad, roman couronné par deux des plus prestigieux prix littéraires américains (le National Book Award en 2016 ; le Pulitzer en 2017), et dans lequel Colson Whitehead se penche sur l’héritage écrasant, omniprésent, de l’esclavage aux États-Unis. 

Cora est une jeune esclave sur une plantation de coton en Géorgie. Orpheline de père, abandonnée par sa mère à l’âge de dix ans, violée peu après sa puberté, elle ne connaît de la vie que le labeur exténuant et les maltraitances, flagellations et tortures quasi routinières. Lorsque Caesar, l’un de ses compagnons de misère récemment acheté par le propriétaire de la plantation, lui propose de s’enfuir vers les États abolitionnistes du Nord, elle hésite, refuse – elle a déjà été témoin des châtiments terribles réservés aux esclaves évadés –, mais décide enfin, à l’instar de sa mère, de risquer sa vie pour conquérir la liberté.

Jusque-là, il semble qu’il s’agit d’un simple roman historique. Or, Colson Whitehead n’hésite pas à s’écarter de la réalité pour la faire basculer dans le mythe, tout d’abord en matérialisant le Chemin de fer clandestin (Underground Railroad, en anglais), ce réseau de routes secrètes et de planques permettant aux Noirs de fuir les États esclavagistes pour se réfugier au Nord ou au Canada, souvent avec l’aide de militants abolitionnistes, et qui devient ici une véritable voie ferrée souterraine avec ses gares, chefs de gares et conducteurs.

Traquée par un chasseur d’esclave, Cora s’enfuit d’un État du Sud à un autre, découvrant dans chacun l’une des formes possibles que peut prendre la subjugation des Noirs par les Blancs. Car, dans l’univers parallèle de Whitehead, le Chemin de fer clandestin est plus qu’un moyen de transport d’un lieu à un autre : c’est également une sorte de machine pour voyager dans le temps, qui condense plus d’un siècle des relations entre ces deux races, transformant la succession temporelle en une contiguïté géographique. Ainsi, en passant de la Géorgie à la Caroline du Sud, Cora, tout en demeurant littéralement dans la même époque, c’est-à-dire peu avant la guerre de Sécession, passe d’un État esclavagiste à un autre abolitionniste, qui aurait dû exister un peu plus loin dans le futur et où les rapports plutôt chaleureux entre Noirs nouvellement affranchis et Blancs bien intentionnés qui soutiennent, éduquent et protègent les anciens esclaves, se révèlent cacher quelque chose de sinistre. En effet, les médecins (blancs) de la ville exhortent les femmes noires à se faire stériliser et ont parfois recours à des pressions pour soutirer leur assentiment (pareilles procédures ont réellement existé durant la première moitié du XXe siècle), tandis que des chercheurs inoculent la syphilis à des hommes noirs dans le but d’observer l’évolution de la maladie, ce qui rappelle l’Étude de Tuskegee menée entre 1932 et 1972 par le Service de santé publique des États-Unis qui, sous le couvert d’une prise en charge médicale gratuite, consistait à étudier l’évolution de la syphilis chez des hommes afro-américains initialement atteints par la maladie infectieuse, ceci sans les informer ni du diagnostic ni du fait qu’ils ne seront jamais soignés.

Cora traversera d’autres États du Sud et y verra différentes variantes du racisme (les idéologies de la suprématie blanche, les lynchages, etc.), qui, outre le fait qu’elles visent les Noirs, ont toutes en commun d’être causalement liées à la pratique de l’esclavage. En abolissant le temps pour faire coexister différentes périodes historiques dans une proximité géographique, Colson Whitehead dévoile un fait d’une éclatante évidence, mais que beaucoup ont tendance à oublier ou même à occulter : les multiples formes de subjugation et de discrimination dont souffrent les Afro-Américain, y compris celles actuelles, ne sont que des avatars de l’esclavagisme. Paradoxalement, la matérialisation du chemin de fer clandestin transforme celui-ci en une métaphore puissante, un fil rouge inconscient, refoulé, qui parcourt les conditions de vie successives des Noirs en Amérique et les relient toutes au crime originel, à savoir la capture et la déportation d’Africains pour en faire des marchandises et des outils.


 
 
D.R
 
BIBLIOGRAPHIE
Underground Railroad de Colson Whitehead, traduit de l’anglais par Serge Chauvin, Albin Michel, 2017, 416 p.
 
2018-12 / NUMÉRO 150