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2013-06 / NUMÉRO 84   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Des philosophes au comptoir


Par Jabbour DOUAIHY
2012 - 09
Dans Le Sermon sur la chute de Rome, le sixième roman de Jérôme Ferrari, on trouve un peu (beaucoup) de philosophie, discipline dont l’auteur détient une agrégation, quelque chose de l’Algérie où il a été professeur de lycée pendant plusieurs années, et tout de la Corse où il habite et enseigne actuellement. Aurélie Antonetti, l’archéologue de la famille, vivant une impasse amoureuse avec l’Algérien Massinissa, travaille là-bas dans les pierres effondrées d’Hippone pour retrouver en vain la cathédrale africaine de Saint-Augustin. Le père de l’Église aura le mot de la fin dans le roman avec le sermon de consolation qu’il fera en l’an 410 après le sac de Rome par les Wisigoths d’Alaric devant un auditoire angoissé : « Rome n’a-t-elle pas été bâtie par des hommes comme toi ? Depuis quand crois-tu que les hommes ont le pouvoir de bâtir des choses éternelles ? L’homme bâtit sur du sable. Si tu veux étreindre ce qu’il a bâti, tu n’étreins que le vent, et si tu aimes le monde tu périras avec lui. » Cette homélie du Ve siècle propose ainsi une interprétation a posteriori, un sens plutôt évanescent que le lecteur est appelé à trouver à la chronique d’un bar de village perché loin de la côte corse et qui constitue la trame du récit proprement dit.

L’établissement voit arriver une suite de gérants aux tempéraments incontrôlables et qui vont dessiner petit à petit dans le roman les contours d’une personnalité insulaire peu portée à la modération : un noceur invétéré qui finira sur le carreau, un couple qui transforma le bar « en un no man’s land » à cause des grossièretés qui émaillaient ses querelles interminables, une dame à l’apparence respectable qui passait le temps à engueuler la clientèle ou un certain Gratas qui buvait les tournées au lieu de les servir et acceptera de faire la plonge chez le gérant suivant pour payer son dû… Finalement, deux jeunes fils du pays, étudiants en philosophie, Libero et Matthieu Antonetti, encouragés par le grand-père de l’un d’eux, préféreront quitter la Sorbonne pour se consacrer à « l’approfondissement des relations humaines » en passant de table en table pour veiller au bien-être de leurs hôtes dans ce débit de boissons dont ils voulaient faire « le meilleur des mondes possible ». Au passage, l’auteur règle un compte prévisible avec sa discipline de spécialisation définissant le parcours d’un diplôme de philosophie comme « un homme qui vient juste de faire fortune, après des efforts inouïs, dans une monnaie qui n’a plus cours ». Sans manquer, bien sûr, une pique contre les universitaires avides de consécration médiatique sur les plateaux de télévision où ils aviliront le nom de leur discipline « sous l’œil attendri de journalistes incultes… ».

Quitter Leibniz et le même Augustin pour servir des braillards de village et autres joueurs de belote ou coureurs de serveuses ne sera pourtant pas une partie de plaisir. Nos deux oiseaux de comptoir s’implanteront au point qu’il leur sera devenu impossible de quitter l’île et le monde qu’ils avaient créé et qu’ils contribueront, pour une futilité d’ivrognes, à détruire dans la violence et le sang.

S’il n’y a pas une maladie de la Corse, Jerôme Ferrari parvient pourtant à l’inventer avec sa foule de personnages dessinés à l’encre forte dans un style palpitant, surtout que la chronique pathétique d’un café de village entraîne le lecteur dans une saga familiale qui, sur trois générations couvrant le XXe siècle et épousant l’histoire fracassante des deux guerres mondiales, montre le visage d’une île loin des idées reçues qui tournent autour du tourisme. Saint Augustin jettera sur le sort des Antonetti, avec une résonance qui traverse les siècles, une malédiction qui appelle pourtant à la survie : « Rome est tombée. Elle a été prise, mais la terre et les cieux n’en sont pas ébranlés. »



 
 
« Rome est tombée. Elle a été prise, mais la terre et les cieux n’en sont pas ébranlés. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari, Actes Sud, août 2012, 208 p.
 
2013-06 / NUMÉRO 84