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Astérix et les apprentis sorciers


Par Charif MAJDALANI
2012 - 09
Il va sans dire que comme la Turquie elle-même aujourd’hui, la littérature turque contemporaine est dans une phase de grande vitalité. À côté d’écrivains connus, tels Orhan Pamuk, Nedim Gursel ou encore Elif Shafak et Enis Batur, des voix plus jeunes commencent à percer, comme celles d’Asli Erdogan ou de Sema Kaygusuz. Grâce à la collection « Littérature turque » chez Actes Sud et au travail remarquable de son directeur Timur Muhidine, les livres de ces jeunes écrivains sont désormais traduits en français. Mais Actes Sud publie aussi dans la même collection des œuvres d’auteurs moins connus et appartenant à la génération précédente. C’est ainsi qu’est parue tout récemment la traduction d’un roman de Tahsin Yüsel, Gratte-ciel.

Tahsin Yücel est né en 1933. Comme nombre d’écrivains turcs de sa génération, il a vu le jour et vécu son enfance en Anatolie centrale. Professeur de littérature française, il est l’auteur de plusieurs romans, dont La Moustache, œuvre critique de la Turquie traditionnelle et patriarcale qui raconte l’histoire d’un homme connu et reconnu pour sa seule et énorme moustache et qui perd toute reconnaissance et tout statut dès l’instant où il la rase. Gratte-ciel, publié à Istanbul en 2006, est également une sorte de sombre roman allégorique et parodique sur la situation économique et politique de la Turquie actuelle, et notamment de la Turquie urbaine. L’histoire se déroule en 2076. En ce dernier quart du XXIe siècle, Yücel imagine que son pays est devenu l’un des États les plus ultralibéraux du monde. L’économie y a été entièrement privatisée et tout, jusqu’au plus petit pan d’institution (ministères, universités, écoles, crèches aussi bien que bâtiments historiques) a été vendu à de gros capitalistes. Bien pire encore, Istanbul a été livrée aux entrepreneurs qui se sont attelés à la tâche de détruire systématiquement la ville ancienne et même ses monuments les plus prestigieux afin de les remplacer par des gratte-ciels. Parmi ces entrepreneurs, Temel Diker, dit le New-Yorkais, est le plus riche et le plus puissant, et il a aussi pour Istanbul les projets les plus fous. Son fantasme est de transformer la cité en une ville idéale (à ses yeux), c’est-à-dire un lieu où il n’y aurait plus que des tours et des gratte-ciels tous absolument identiques les uns aux autres et dont l’ensemble conférerait au nouveau schéma urbain quelque chose de géométriquement pur, délivré de tout relief, de toute scorie, de tout défaut, de toute différenciation.

Que Temel Diker soit une sorte de névrosé cherchant à triompher de ses propres peurs en les investissant dans des idéaux absurdes, rêvant d’une ville sans arbres et sans animaux pour éradiquer les maladies et d’une vie quotidienne en hauteur permettant de s’éloigner de la terre et de ses bactéries, cela est clair. Mais Diker a les moyens de ses folies. Sauf que pour réaliser sa ville cauchemar, avec la bénédiction et la complicité des pouvoirs politiques, il a besoin de la moindre parcelle d’Istanbul. Or un modeste citoyen lui résiste et refuse de lui vendre son lopin, avec sa maison et ses quelques arbres. Toute la puissance et la richesse du New-Yorkais ne lui permettent pas d’y parvenir, et tout recours en justice est inutile, la propriété privée étant la dernière et unique chose encore sacrée en Turquie à ce moment. C’est alors que le personnage principal du roman, le puissant avocat Can Tezcan, que Temel Diker a mobilisé à son service, trouve la solution. Pour obtenir ce que ni les procès ni le pouvoir de l’argent n’ont réussi à obtenir du modeste petit propriétaire, il ne reste plus qu’une chose à tenter : privatiser le seul instrument par quoi on parviendrait à le faire plier, à savoir la justice, l’ultime institution turque encore publique. 

Une grande partie du roman de Tahsin Yücel est ainsi une description de la manière avec laquelle Tezcan et Diker vont manœuvrer pour parvenir à mettre la main sur la justice du pays. Grâce à la puissance de l’argent, à la cupidité générale et à l’incroyable corruption des élites politiques, ils s’en emparent en construisant un holding à la tête duquel ils vont s’installer, afin de parvenir ensuite à trouver la faille qui leur permettra de faire céder le récalcitrant petit propriétaire. Mais en fait, si cette gigantesque et absurde entreprise n’est destinée aux yeux du New-Yorkais qu’à parvenir à déloger le minuscule grain de sable qui enraye sa machine à transformer Istanbul, pour Can Tezcan, elle est en revanche un bien plus vieux projet, celui de mettre enfin de l’ordre dans la justice et de rendre celle-ci plus rapide, plus efficace et plus juste, selon les bonnes vieilles théories du libéralisme quand il veut justifier les privatisations.

On pourrait certes s’étonner de la naïveté incroyable de Can Tezcan. Et en effet, tous ses collaborateurs s’en étonnent. Mais à cela il y a une explication. Tezcan était en effet dans sa jeunesse un gauchiste et un militant marxiste. Devenu le puissant avocat des grands capitalistes turcs, il va mêler, dans le désordre et l’incohérence, ses vieilles rêveries de jeunesse à la puissance qu’il a atteinte dans son âge adulte. Mais c’est évidemment jouer aux apprentis sorciers. Petit à petit, Can Tezcan s’aperçoit qu’on ne privatise rien pour le bien de la société, que tout cela passe par les quotes-parts et les partages d’influences. En pensant fonder une justice plus juste et plus efficace, il n’aura fait que la jeter en pâture aux politiciens et aux grands patrons. Progressivement broyé par plus puissant que lui, éjecté de ce qu’il aura lui-même construit, Can Tezcan comprendra trop tard qu’il n’était depuis le commencement que le jouet de ses contradictions, de ses rêves anciens inconciliables avec son désir de luxe et de confort, et surtout de son immense candeur. 

Fable burlesque et parodie de thriller économique et politique, Gratte-ciel dessine sans aucun doute et en forçant le trait le portrait de la Turquie d’aujourd’hui, en mettant le doigt sur les dérives de ses élites politiques et économiques. Mais il décrit aussi les désastres que vivent de nombreux de pays où, sans aucun garde-fou, le capitalisme sauvage est roi et où les entrepreneurs en immobilier obtiennent de la part de classes politiques véreuses et complices toute latitude pour détruire puis refaçonner dans la laideur et l’uniformité les paysages urbains. Et cela n’est pas sans résonner encore plus cruellement à nos oreilles libanaises aujourd’hui. 



 
 
Gratte-ciel dessine sans aucun doute le portrait de la Turquie d’aujourd’hui, en mettant le doigt sur les dérives de ses élites politiques et économiques.
 
BIBLIOGRAPHIE
Gratte-ciel de Tahsin Yücel, traduit du turc par Noémi Cingöz, Actes Sud, 2012, 288 p.
 
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