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2014-07 / NUMÉRO 97   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Le démon de l’écriture


Par Katia GHOSN
2011 - 10
Malak al-Loto (Le roi du loto), paru récemment chez Riad el-Rayyes, est indéniablement une œuvre de fiction pas comme les autres. Ce premier roman, coécrit par Jihad Bazzi et Bachir Azzam, pousse les potentiels de la narration jusqu’à leur limite extrême où l’écriture finit par s’insurger contre elle-même dans un geste suicidaire ou peut-être  salutaire. Annonçant à plusieurs reprises « qu’il est temps à ce roman de finir », les narrateurs, Patrick Azar et Joseph Baroud, anticipent la fin de l’entreprise romanesque. Mais de la fin de quel roman s’agit-il ?  

L’envie d’écrire un roman n’ayant pas de fin et dont ils seraient les coauteurs germa dans l’esprit des narrateurs Patrick et Joseph alors qu’ils poursuivaient une partie d’échecs à distance via Internet et faisaient ainsi connaissance sans se rencontrer physiquement. Le roman serait-il une continuation, quoique sous une forme différente, de leur partie d’échecs ? Rêvaient-ils de jongler avec les possibilités narratives comme le joueur d’échecs navigue entre les différentes combinaisons permises sur l’échiquier ?

Le recours à une narration libre, spontanée, n’obéissant à d’autre limite et d’autre règle que celles de leur fantaisie débridée n’est-elle cependant pas aux antipodes d’une véritable partie d’échecs où rien ne doit être laissé au hasard, au risque de précipiter une défaite ?

Dans ce roman inclassable, tout est gratuit, possible, changeant à l’infini, sauf le déferlement de la vie et son obstination à se reconstituer et revenir éternellement. Fawwaz Fawwaz aurait bien pu se nommer James Jameson, Erick Erickson ou Armin Arminian, reste qu’il n’aurait pu ne pas être. Son être-là, au centre du roman, est la seule nécessité qui s’impose aux narrateurs et au lecteur. À son existence incontournable s’ajoutent deux traits le constituant en propre, son incapacité à pleurer et les touffes de poils qui recouvrent son corps, le faisant ressembler davantage à un singe ou à un chimpanzé qu’à un humain. Ce monstre, ou démon, résidant au plus proche de l’instinct et au plus loin de l’affect, ne serait-il pas le génie de l’écriture, seul capable de mettre fin au délire des narrateurs, prétendant même être leur créateur et non l’inverse ? Ne serait-il pas une incarnation de Méphistophélès, l’esprit qui provoque, défie et toujours nie ? Est-ce un hasard s’il est vendeur de loto et marchand de hasard ?

Ce roman est-il bien une manifestation de l’étonnement tel que pressenti par Inaya Jaber, ou bien la mort de tout étonnement, un roman qui caricature les possibilités de l’écriture jusqu’à la dérision totale au-delà de laquelle on se demande si écrire un roman  serait encore possible ? N’assiste-on pas ici à l’implosion du roman ? Implosion, non pas parce que l’expérience de l’écriture qui s’y déploie serait déroutante pour quiconque n’oserait s’aventurer sur les terrains risqués du nouveau, mais parce que le héros, né de cette aventure, nommé Fawwaz Fayez Fawwaz, défie ses créateurs, les mettant face à la vacuité d’une entreprise ne recelant plus rien de nouveau. Conscients de la difficulté, voire même de l’impossibilité de créer encore du nouveau, Patrick et Joseph se jouent de leur art sans aucun scrupule. Dostoïevski avait, de leur propre aveu, exploité bien avant eux le jeu narratif consistant à échanger des lettres entre deux personnes, sans prendre toutefois le risque de partager sa signature avec un autre. Patrick souhaiterait même voir brûler les bibliothèques du monde entier une fois tous les mille ans.

Malak al-loto est ce qu’on pourrait l’appeler une fiction «  postmoderne » il est l’œuvre d’initiés qui jouent intentionnellement avec les codes et les genres littéraires, problématisent la structure du récit, multiplient les associations arbitraires et les références intertextuelles dans une intention parodique, poussant à bout la posture métafictionnelle. Y aurait-il un après-Fawwaz Fayez Fawwaz ? Probablement pas. James James est une forme d’éternel retour du même ! Encore faut-il avoir le courage de l’amor fati…

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Malak al-Loto de Jihad Bazzi et Bachir Azzam, Riad el-Rayyes Books, 2011, 297 p.
 
2014-07 / NUMÉRO 97