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2014-11 / NUMÉRO 101   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Fin de partie
Pour le personnage principal du dernier livre de Philip Roth, tout est fini, ou presque...

Par Georgia Makhlouf
2011 - 10
Pour Simon Axler, le personnage principal du dernier livre de Philip Roth, tout est fini, ou presque : « Il avait perdu sa magie. L’élan n’était plus là. » Les premières phrases donnent le ton de cette descente aux enfers annoncée pour celui qui a été l’un des plus grands acteurs de sa génération et qui a joué les rôles les plus emblématiques : Falstaff, Peer Gynt, Prospero ou Oncle Vania, avec un succès qui ne s’est jamais démenti, au point d’être reconnu comme le dernier des meilleurs comédiens américains du répertoire classique. Mais rien ne marche plus et à soixante ans passés, Simon a le sentiment de perdre tout à la fois son charisme, sa singularité, sa vitalité, et surtout, son désir de jouer. Alors quand il monte sur scène, il ne sait plus où il en est, ses gestes autant que ses mots sonnent faux et il se sent tout simplement grotesque. Pris de panique, il se réveille la nuit en hurlant et se retrouve « piégé dans le rôle d’un homme privé de lui-même, de son talent, de sa place dans le monde, un homme méprisable qui n’était plus rien que l’inventaire de ses défauts ». Victoria, sa femme, qui ne l’avait jamais vu baisser les bras, ne supporte pas de le voir assis la tête entre les mains, incapable de réagir, incapable même de manger ce qu’elle lui prépare et, angoissée par le spectacle de cette vieillesse qui s’insinue, elle le quitte. Il demande donc à son docteur de le faire admettre dans un hôpital psychiatrique, car tout lui paraît préférable à la perspective de se retrouver seul. Au milieu de cette crise aussi terrible qu’inexplicable, Simon va rencontrer Pegeen, la fille d’un couple de ses amis  qu’il a connue enfant, et il va être pris d’une violente passion érotique pour la jeune  universitaire, a priori plus attirée par les femmes que par la gent masculine. Début d’une relation amoureuse improbable, qui apportera à Simon le réconfort espéré, mais l’embellie n’est évidemment qu’éphémère et le dernier acte de la pièce n’en sera que plus noir, que plus douloureux.
L’intrigue ainsi résumée ne peut que susciter une impression de déjà-vu pour qui a lu les précédents ouvrages de Roth où l’on a déjà croisé Nathan Zuckerman (dans Exit le fantôme, paru en 2009) ravagé par un cancer de la prostate et ses humiliantes séquelles, mais néanmoins attiré par la jeune Jamie qui se rêve écrivain et avec laquelle il va envisager un échange… d’appartement. La « sortie de scène » de son double préféré, Nathan Zuckerman, avait pu faire craindre une impuissance créatrice chez Roth et une tendance à la rumination, afin de dénoncer une société américaine en pleine dévastation intellectuelle et minée par le politiquement correct. Dans un autre de ses ouvrages, Un homme, paru en 2007, Roth racontait une histoire de vie, non pas à travers les succès et les amours du personnage principal, mais par le biais des maladies qu’il a traversées tout au long de sa vie et qui le mèneront jusqu’à la mort. Mais les similarités qui mettent ces textes en écho n’entament en rien le plaisir du lecteur ni la singularité de chacun d’eux. Car la maestria du romancier ménage des surprises, évite les pièges du trop attendu et resserre l’intrigue pour emmener le lecteur à un rythme soutenu jusqu’au dernier acte. Construit d’une façon quasiment théâtrale, comme pour faire écho au métier de son héros, ce roman bref – qui fait en réalité partie d’un cycle auquel appartiennent également Un homme et Indignation (paru en 2010) – articule l’érotisme, l’humour et la noirceur en un cocktail quasi explosif qui dynamite toutes les illusions, que ce soit celles de l’amour, du talent ou de la rédemption. Simon accomplit donc son voyage au bout de la nuit qui s’achève comme celui de Konstantin Gavrilovitch dans La Mouette, l’un de ses plus fameux rôles. Lorsque la femme de ménage le découvrira sur le plancher du grenier, elle trouvera à ses côtés une note de dix mots : « Il faut vous dire que Konstantin Gavrilovitch s’est tué. » C’était la dernière phrase de La Mouette.

 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Le rabaissement (The Humbling) de Philip Roth, Gallimard, 124 p.
 
2014-11 / NUMÉRO 101