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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Kant et une robe rouge sur le chemin de la liberté


Par Georgia MAKHLOUF
2011 - 07
C’est l’histoire d’une jeune femme qui vit dans le silence, une lourde chape de silence qui s’impose à elle et qu’elle ne songe pas à modifier. Silence de sa relation à son mari, qui n’attend d’elle lorsqu’il rentre le soir que son repas et les gestes du devoir conjugal. Silence dans les rapports sociaux auxquels elle ne participe que par effraction puisqu’elle ne parle pas la langue du pays où son destin l’a menée. Silence de sa relation au monde dont les bruits lui parviennent à peine à travers l’épais tissu de sa burqa. Rien ne semble pouvoir l’arracher à ce silence jusqu’au jour où elle croise… une robe rouge dans la vitrine d’un magasin. Et là, quelque chose en elle se fend, et tremble et se fissure, et dans la petite faille ouverte par le désir de la robe et de la couleur rouge, un espace de liberté se fait jour et se met à grandir. « L’horizon immobile s’est mis à se déplacer, lentement, en elle. » Imperceptiblement, elle va commencer à exister en dehors des obligations qu’elle remplit et des mots qu’elle ne dit pas puisqu’elle n’a, jusque-là, rien besoin de dire. Un combat sans bruits ni traces va l’opposer à son mari « dans l’écrasement régulier de la marche du temps. Dans l’ébranlement sourd et continu des jours ». Et puis le jour vient où elle va oser. Oser dire « je ». Oser porter son nom, Aminata, et être ainsi une personne. Oser rentrer dans le magasin et acheter la robe rouge. Et plus tard, oser savoir, « sapere aude », comme dit Kant dans le petit livre qu’elle a dérobé un jour et que sa fille a déchiffré pour elle. Déflagration intérieure, séisme invisible, la jeune femme se prend à rêver, plus rien d’elle n’étant exactement là où on imaginerait qu’elle est. « L’horizon est passé derrière la porte du palier. »

Dans ce court texte à l’écriture subtile, Lamia Berrada Berca compose une sorte de conte moderne pour adultes d’où la magie n’est pas absente, même si elle emprunte les traits non pas d’une potion magique, mais d’un livre de philosophie. Ce sont en effet les mots du philosophe qui s’insinuent dans la conscience de l’héroïne et s’y frayent un chemin déjà parcouru par le désir de la robe rouge. Un récit plein de charme et de finesse. Les origines géographiques métissées de l’auteur, dans lesquelles l’Écosse dialogue avec la Sicile et la France avec le Maroc, y sont sans doute pour quelque chose dans la petite musique colorée qu’elle nous donne à entendre.

 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166