FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Roman
Saint Georges regardait ailleurs


Par Fifi ABOU DIB
2010 - 12
Ce roman n’existe encore que dans sa version « vierge », ni traduit ni trahi. Avec cette langue arabe qui lui est si particulière, l’auteur charrie dans un flot munificent, et par mille chemins de traverse, quasiment toute une anthologie de la littérature mondiale et même du cinéma. Comment traduire avant même qu’il soit envisagé en français, ce simple titre : Charidou’l Manazel, contraction qui pourrait donner « l’Errant des foyers », ce qui, dans la langue de Molière, ne signifie pas grand-chose ?

Revenons à l’histoire. Celle-ci commence vers le début des années 50 puisque le héros de Jabbour Douaihy est dans sa vingtaine, à la veille de la guerre civile libanaise. Le roman s’ouvre au souk de Tripoli dans la vague officine d’un voyagiste, marchand de livres à l’occasion, qui entretient une tout aussi vague secrétaire et quelques relations interlopes. Un jour, il naît un fils à Mahmoud el-Alami. Il le prénomme, par coquetterie d’intellectuel de bazar, « Nizam el-Moulk », du nom d’un ministre perse assassiné par un adolescent drogué pour accomplir sa tâche. Ainsi commence l’histoire de Nizam. Le lecteur s’en apercevra assez vite, ce n’est pas un simple livre qui voit le jour sous la plume de Jabbour Douaihy, mais bel et bien un enfant quasi réel dont l’étrange destin, tour à tour, fait sourire, parfois franchement rire, émeut, bouleverse, et en tout cas éclaire d’un jour nécessaire une période refoulée de l’histoire du Liban, de Beyrouth surtout.

Baptisé et circoncis

Nizam, qui ne garde de son illustre homonyme qu’un prénom tronqué et un avenir scellé, naît dans une famille musulmane d’un père sans cesse en délicatesse avec la loi. Tout petit, une affection troublante le lie à un couple chrétien en mal d’enfants. Cet attachement se crée à la faveur d’une décision de Mahmoud el-Alami d’envoyer sa famille en villégiature dans la montagne du Nord. C’est là qu’il loue aux Bou-Chahine une maison vacante contiguë à celle qu’ils habitent. C’est là qu’un jour, Nizam pousse la porte du jardin, comme dans un conte initiatique, et découvre un monde inondé de tendresse, de parfums, de saveurs et d’aventures. Les Bou-Chahine lui vouent un amour bouleversant, ne reculent devant aucun sacrifice pour son bonheur, y compris, plus tard, celui de le laisser partir à Beyrouth, ce lieu de perdition, et fermer les yeux sur ses dépenses et son oisiveté. Mais Nizam est lui aussi d’une bonté attachante. Généreux, sa nature heureuse lui attire de nombreux amis. C’est la période des débats d’idées, des engagements inconsidérés pour des causes qui le sont tout autant. Rumeurs et bruits de bottes préfigurent la tragédie à venir, mais nul ne s’en soucie. Nizam est à la fois circoncis et baptisé. À son cou il porte, coulés dans l’or, les premiers versets du Coran et une médaille de la Vierge. Sa logeuse russe lui recommande de prendre soin d’une icône de saint Georges qui a accompagné sa famille dans l’errance depuis Saint-Pétersbourg. Saint Georges semble protéger tous ceux qui l’entourent. Il est vénéré de la même façon par les chrétiens et les musulmans qui l’appellent el-Khodr et le comptent parmi leurs saints. Il y aura autour de lui des viols et des meurtres, mais il ne détournera jamais son regard du vide où il est aspiré. Perdu entre ses deux identités, chrétienne et musulmane, comme entre ses deux familles ; perdu entre le foyer de Haoura et celui de Tripoli, l’appartement de Ras Beyrouth et l’auberge du centre-ville, Nizam incarne avec candeur tous les paradoxes du Liban, ce qui fait de lui, nous n’en dirons pas plus, l’agneau sacrificiel idéal.

Fantômes du passé

Charidou’l Manazel offre à l’auteur un prétexte en or de croquer le petit peuple du Liban, cette faune exubérante emportée par la guerre, du chauffeur de taxi adoubé messager en ces temps où le téléphone était rare, à l’aubergiste en son bouge, promu nounou par la mère adoptive de Nizam, à la prostituée qui se dit grecque pour se faire respecter, en passant par l’artiste obsessionnelle des quartiers résidentiels que seul son état dépressif autorise à fréquenter un jeune homme qui n’est clairement pas de son milieu, jusqu’à Cyrille, le pseudo-chorégraphe du Casino, ancien passeur d’héroïne et buveur d’alcool frelaté. Il y a aussi les marchands du souk, les concierges, indispensables informateurs, la bande joyeuse des étudiants gauchistes rattrapés par le désenchantement. Il y a le mime qui hante en secret, sous les bombes et dans l’indifférence, les planches du Théâtre de Beyrouth, il y a le marchand d’oiseaux, et Nizam qui traverse, un perroquet à la main, la place de l’église arménienne où s’étale un cadavre.

Il y a des lieux qu’après ce livre on ne regardera plus d’un même œil : la tour Murr, la place des Martyrs et le grand vide qui l’entoure, les salines sur l’autoroute du Nord, les cabarets en déshérence de la rue de Phénicie. C’est la gorge serrée que l’on aborde les dernières pages, alors que Douaihy fait durer le supplice, joue encore avec le lecteur, le ménage avec ce comique de l’absurde qui est sa marque de fabrique, l’exaspère avec ses digressions, l’émerveille avec des réparties comme celle-ci : « Il n’est pas mort, on l’a tué ! ». Il y a une infinie tendresse, un érotisme à la fois audacieux et pudique, une délicatesse extraordinaire dans les rapports entre les personnages, même du côté des miliciens. Un grand roman. Peut-être, un jour, un grand film.



*Table ronde autour du roman de Jabbour Douaihy, Charidou’l Manazel à l’occasion du Salon du livre arabe au Biel, avec la participation de Mona Fayyad, Hazem Saghieh, Georges Dorlian et Melhem Chaoul, le 13 décembre à 18h, salle 1.
 
 
Collage de Boulos Douaihy
À son cou Nizam porte, coulés dans l’or, les premiers versets du Coran et une médaille de la Vierge.
 
BIBLIOGRAPHIE
Charidou’l Manazel de Jabbour Douaihy, 2010, éditions Dar an-Nahar, 257 p.
 
2018-12 / NUMÉRO 150