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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde


Par Gérard BEJJANI
2014 - 09
Moi aussi, je l’aurais fait, le pacte avec le diable pour demeurer aussi beau que Dorian. À l’abri du temps qui jalouse nos lis et nos roses. À l’abri de ce corps endolori qui peu à peu se ralentit quand la pensée, elle, brûle encore de sa fièvre joyeuse. 

« La jeunesse ! La jeunesse ! Il n’y a rien, absolument rien au monde, que la jeunesse ! », s’exalte Lord Henry qui jamais ne retrouvera la sienne. Henry la célèbre, Basil la peint, Dorian a l’âge de la vivre. Le vœu du visage impérissable n’est pas celui de Dorian seul, mais un projet à trois, l’enjeu d’une trinité jusqu’à ce que mort s’ensuive. 

La première hypostase d’abord, Basil Hallward, le peintre dont la toile se dresse au milieu de la pièce sur un haut chevalet. Il est remarquable que le « portrait en pied d’un jeune homme d’une extraordinaire beauté » apparaisse au début du roman avant l’artiste, assis en face, en plongée, à une légère distance. À peine d’ailleurs le texte fait-il mention de Hallward qu’il annonce sa future et soudaine disparition, comme si la toile avait déjà phagocyté le maître. Et s’il se redresse brusquement, c’est qu’il cherche à « emprisonner dans son cerveau quelque rêve étrange », celui de donner vie à la peinture, de s’immiscer dans la beauté d’autrui, quitte à s’y dissoudre. Le portrait de Dorian est en vérité l’autoportrait de Basil, qui doit aussitôt s’éclipser puisque, comme tout artiste, il n’a d’existence réelle que dans son art. Cependant, il tombe amoureux de son Adonis, il le veut pour lui : « Je ne saurais exposer ce tableau. J’y ai mis trop de moi-même. » La tentation possessive, érotique, pervertit le chef-d’œuvre. Basil y imprime le désir secret de trahir son art qui, au lieu de se fixer dans son idéalité, devient instrument de plaisir, d’onanisme, la sublimation de son homosexualité.

Vient à grand renfort de stratégies la deuxième hypostase, la plus efficace, Lord Henry. Ou plutôt le verbe manipulateur qui prône un nouvel hédonisme : « vivez la vie merveilleuse qui est en vous ». Son discours sur la « Beauté qui règne de droit divin », qui « fait prince quiconque la possède », s’offre à Dorian telle une seconde psyché où il se mire. Encore candide, indéterminé, il considère les arguments sur le « peu d’années à jouir vraiment, parfaitement et pleinement de la vie » comme des révélations. Rhéteur et metteur en scène impeccable, Henry expose ses mots en autant de prismes qui réfractent sa personnalité en une myriade de sensations. Le pygmalionisme opère à merveille, à travers cette passion narcissique de tout ramener à soi. Arrive enfin le métal précieux que le prophète tend pernicieusement au néophyte : « Ne dissipez pas l’or de vos jours. » Le sort en est jeté, Henry éblouit Dorian de sa fausse lumière, il lui insuffle la pétulance qui l’emportera sur la voie temporelle de l’existence. Incitateur irrésistible, le mentor a donc sa part lui aussi dans la composition magique du tableau.

« Je suis jaloux de toute beauté qui ne meurt pas. Si le portrait pouvait changer et moi rester tel qu’aujourd’hui ! », s’exclame alors Dorian, la troisième hypostase du triptyque. « Pour ce miracle, je donnerais mon âme ». Par cette malencontreuse formule, il se lie désormais au démoniaque, au gray qu’il porte en son nom comme une prédestination. Le gray aurait aussi quelque résonance avec la Grèce et tous ces héros antiques à qui on le compare : Adonis, Antinoüs, Narcisse. Or toutes ces figures s’intègrent dans un schéma tragique parce qu’elles n’ont jamais rien pu désirer qu’elles-mêmes et qu’elles ont fini étouffées dans leur suffisance. Le vœu d’échapper à la corruption du temps signifie le refus de la condition proprement humaine, l’usurpation de la divinité. L’erreur consiste à surévaluer la beauté terrestre, à s’enfoncer dans le vertige de soi, à confondre l’être et sa représentation. Dorian, « les yeux fixés sur son portrait », entre dans une contemplation compulsive de lui-même. Que cherche-t-il à voir au juste sinon l’objet dans son absence, « l’apparition du fantôme phallique » comme dirait Lacan ? Et plus il sombre dans le mal, plus la lèpre ronge la toile qui bascule du sublime au grotesque. Sur la charogne répugnante se projettent toutes les transgressions, tous les crimes de l’humanité. L’idéal platonicien n’est qu’illusion, l’hideuse marionnette se met à sourire cruellement devant la discordance entre le beau et son reflet. Le voyeurisme se transforme en une peur maladive devant le tableau qui, telle l’impitoyable Némésis, figure comme emblème visible de la conscience refoulée : « C’est le visage de mon âme », constate Dorian avec désarroi. La métamorphose s’apparente à une douloureuse épiphanie, la main tremble, la bougie tombe sur le plancher et y gît dans « sa cire fondante ». L’hypallage est admirable, elle vise non la cire, mais Dorian qui fond en pleurs, se noie et s’ophélise parce qu’il n’y a rien d’autre à voir que son néant. « Que sert-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perd son âme ? », dit l’évangéliste Marc. Dorian déchire enfin d’un coup de couteau le cœur de son double, il transperce sa peau sanguinolente, il s’exhume en même temps qu’il s’achève, la charge du repentir le libère. Dorian est mort, à jamais il est mort. Tous les amours s’affligent. Tous les maléfices s’effacent.

La trinité se referme sur elle-même comme les eaux du Styx, comme la sentence de la cour victorienne qui s’est abattue sur Oscar Wilde, le condamnant à deux ans de travaux forcés pour grave immoralité. La malédiction du portrait semble ainsi rejaillir sur l’écrivain et les hypostases sont, selon ses propres mots, les trois aspects de sa personnalité : l’homme qu’il se croit être en Basil, l’homme qu’on imagine qu’il est en Henry, l’homme qu’il eût aimé être en Dorian. 

Mais écrire Dorian, n’est-ce pas déjà s’y incarner et s’en purger ? Et lire Dorian qui, en dépit du retournement ultime, n’a pas encore fini de proclamer sa jeunesse, n’est-ce pas aussi, formuler, tacitement, silencieusement, le souhait infernal et s’en défaire à jamais ? Vaine est désormais la tentation faustienne quand la littérature s’en mêle et devient acte d’attrition. Elle est retrouvée sans pacte. Quoi ? L’éternité. La jouvence éternelle. C’est la mer des pages toujours recommencée.



Prochain article : Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse.
 
 
La malédiction du portrait semble ainsi rejaillir sur l’écrivain.
 
2020-04 / NUMÉRO 166