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Les académiciens Goncourt font le voyage en Orient


Par Georgia Makhlouf
2012 - 11
Chacun d’entre eux a une histoire à raconter à propos du Liban, une histoire d’émotion, d’amitié, de bonheur et de fidélité. Pour Bernard Pivot par exemple, c’est l’histoire de son premier voyage en avril 1994, dans un pays encore meurtri et qui se relève lentement de ses trop longues années d’enfer. Pivot fait partie de la délégation française emmenée par Jacques Toubon, et il est convié à une rencontre avec le public qui a lieu au Casino du Liban. Il évoque avec une émotion encore palpable l’accueil que lui a fait le public, la façon dont il a été acclamé, la salle debout et les applaudissements qui se prolongent. Et lui, plus que surpris, interdit. Il ne sait pas encore qu’il est connu et aimé des Libanais, il ne sait pas que pour beaucoup d’entre eux, Apostrophes est un bol d’air frais, un lien essentiel avec une littérature vivante, une vision réconfortante d’un monde où le débat est libre et passionné. « Cette rencontre reste en moi comme l’une des plus grandes émotions de ma vie, comme un moment extraordinaire de mon parcours de journaliste. » Pour Didier Decoin, c’est l’histoire d’une longue amitié avec le cinéaste Maroun Baghdadi, de scénarios écrits à deux, d’une découverte du Liban de l’intérieur, de promenades qui se prolongent et de dîners délicieux.

C’est dire s’ils sont heureux d’y revenir à l’occasion de ce Goncourt Orient. Il s’agit pour l’académie Goncourt de s’appuyer sur le prestige du prix pour promouvoir la langue et la littérature françaises au-delà des frontières de l’Hexagone, y compris dans des pays où l’on ne parle pas le français en dehors de quelques cercles universitaires ou artistiques. « Le Goncourt, c’est un nom magique, connu dans le monde entier, y compris dans des pays comme le Japon qui n’ont aucune tradition francophone, dit B. Pivot. C’est le plus important prix littéraire après le Nobel, en raison de son extraordinaire longévité, et il jouit d’un capital de notoriété, de sympathie et de prestige absolument inégalé. » C’est en Pologne que fut créé le premier Goncourt hors les murs ; c’était en 1998, et le premier lauréat du prix fut… Pierre Assouline pour son roman La cliente. Assouline raconte qu’il se rendra à nouveau en Pologne après Beyrouth, car son roman Lutétia vient d’être traduit en polonais. Le prix lui a donc ouvert l’accès à un nouveau public qui lui reste fidèle et continue de croître. Decoin rappelle que c’est Hervé Bazin qui a été le premier à marquer sa volonté d’élargir la vocation de l’académie Goncourt au-delà du prix littéraire annuel et de défendre la francophonie. Pour Decoin comme pour les autres académiciens, le Liban est le partenaire idéal de ce nouveau Goncourt parce qu’il contribue de façon éclatante à la littérature française. « Le Liban nous a donné des écrivains majeurs, et la francophonie y est vivante et ancienne », dit-il. Pivot souligne lui aussi la vitalité de la littérature libanaise d’expression française et ajoute qu’il s’agit également, à travers la présence des jurés du Goncourt à Beyrouth, d’apporter un soutien aux lycées de la Mission laïque française et à toutes les instances qui contribuent au maintien et à l’essor de la francophonie ; il souhaite par ailleurs « adresser un signal affectueux à tous les écrivains libanais, qu’ils écrivent en français ou en arabe ». Car ce prix devra s’accompagner d’un appui à la traduction : traduction en arabe de l’ouvrage primé, mais également encouragement à la traduction en français d’œuvres littéraires arabes.
« Il ne faut pas laisser mourir notre langue, disent-ils tous, il faut se saisir de toutes les opportunités qui se présentent de faire quelque chose pour la littérature française. » Ils seront particulièrement attentifs à la façon dont ces prix Goncourt étrangers vont être décernés et à la liberté des débats qu’ils susciteront, car ils resteront les garants de la qualité et de l’intégrité des processus de sélection. Leur indépendance actuelle vis-à-vis des influences extérieures, d’où qu’elles viennent, ils la défendent tous avec passion. « C’est grâce à Edmonde Charles-Roux que les Goncourt ont reconquis leur indépendance, souligne Régis Debray, et Bernard Pivot y veille aussi avec détermination. » Un Goncourt Roumanie est actuellement en cours d’élaboration. Toute cette effervescence les ravit. Car avant toute chose, ils sont des amoureux de la littérature, avides de découvertes et de surprises. Des « dévoreurs de livres », comme le dit Assouline, heureux de partager avec le plus grand nombre leur gourmandise et leur générosité. Gageons que le public libanais répondra présent et ne manquera pas cet exceptionnel rendez-vous.


 
 
© Félix Nadar
« Le Liban nous a donné des écrivains majeurs, et la francophonie y est vivante et ancienne »
 
2020-04 / NUMÉRO 166