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Hommage
M. Cossery a quitté son hôtel


Par Pierre ASSOULINE
2008 - 07
Une silhouette presque décharnée, un long cou, un port de tête de grand oiseau scrutateur, une tenue impeccable d’un naturel suranné, l’allure d’un dandy d’autrefois dont on s’attend à ce que chaque mot et chacune des phrases qui sortent de sa bouche exhalent le parfum du monde d’avant. Non celui de la Mitteleuropa chère à Zweig, mais celui de sa version levantine avec cette touche de cosmopolitisme oriental mâtiné de présence anglaise et d’influence française. L’homme, un chrétien d’Égypte né au Caire, élevé chez les Frères et au Lycée français, était arrivé en France en 1945 ; il avait posé ses valises à l’hôtel de la Louisiane en plein dans le marché de la rue de Seine, au cœur de Saint-Germain-des-Près, y avait élu domicile et ne concevait pas d’habiter ailleurs en ce monde. Il y resta effectivement une soixantaine d’années, jusqu’à dimanche. Lui qui fut l’ami de Henry Miller et de Lawrence Durrell, de Camus et de Queneau, de Jean Genet et d’Alberto Giacometti, on le voyait tous les jours s’attabler et se fixer pour de longues heures tel une momie élégante au Bonaparte, aux Deux-Magots, au Flore, sur l’autre rive du boulevard chez Lipp ou dans des cafés moins connus de la place, observant en seigneur nonchalant la course folle des gens, écoutant leurs conversations, médisant avec talent et causticité sur la faune alentour, cinglant mais non sans tendresse, et répondant par des sourires, des clins d’yeux et de longs silences, une opération d’un cancer de la gorge ne permettant pas à ses sons d’être audibles. Son éditrice et amie Joëlle Losfeld, indéfectible soutien à qui il dut d’avoir été « exhumé » il y a une vingtaine d’années, devait être l’une des rares à tout comprendre de son mutisme.
Les titres de ses livres annonçaient déjà un monde magique et tragique, avec ce mélange d’humour dans le récit d’existences de misère et de cruauté dans le jugement sur les puissants : Les Hommes oubliés de Dieu, La Maison de la mort certaine, Les Fainéants dans la vallée fertile, Mendiants et orgueilleux, Un complot de saltimbanques, Les Couleurs de l’infamie… Une œuvre encore pleine d’Égypte, un français encore plein d’arabe. Comme quoi en exil, on ne se quitte pas : au contraire, on se laisse rattraper par ses fantômes. On y lisait, dans le désespoir des habitants des grandes cités et l’absurdité d’une société qui ne laisse aucune place à l’étrange, une dénonciation puissante mais discrète de toutes les impostures. En marge des contestations établies, solitaire parce que littéraire, c’était Albert Cossery, qui vient de s’éteindre à Paris à 95 ans. Si vous ne l’avez jamais vu et si vous voulez faire connaissance, entrez dans Mendiants et orgueilleux, vous ne le regretterez pas.

Quand on lui demandait pourquoi il écrivait, cet homme qui ne haïssait rien tant que la domination de l’homme sur l’homme, le culte de la consommation effrénée et de l’argent-roi, confiait au Figaro-Magazine : « Pour que quelqu’un qui vient de me lire n’aille pas travailler le lendemain. » Il avait d’ailleurs poussé la sagesse jusqu’à ne pas en faire trop en n’écrivant « que » huit livres en soixante-cinq ans, mais quels ! Cet Oriental splendide, qui traitait la langue française comme nul autre, aimait à rappeler qu’un écrivain est d’abord un artiste. Ce qu’il fut profondément en toutes choses.



Avec l'aimable autorisation de l'auteur
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© Olivier Roller
 
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