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La réflexion n’est pas un luxe


Par Général Khalil Hélou
2019 - 09
Le cri : un des moyens les plus vieux, mais aussi les plus efficaces, pour sortir de l’ombre glacée de l’indifférence. Le cri est un appel à l’aide, une sorte d’effusion de panique face à la menace de l’oubli. Car ce sont bien les deux frères siamois que sont l’oubli et l’indifférence qui, petit à petit, entraînent ce pays toujours plus loin dans une décadence dont il semble s’accommoder. L’oubli de l’essentiel, tout d’abord, mais également l’indifférence, qui revêt parfois un caractère pathologique, face aux signes de plus en plus frappants d’une chute lente et douloureuse, se manifestant le plus souvent dans la tombée de quelques malheureux de plus dans une misère au sein de laquelle on ne peut qu’espérer retarder le moment de la noyade.

Peut-on démissionner de la réflexion ? On en est drôlement tenté, car le fait de réfléchir est fatiguant, voire source de souffrance. On est fatigué et irrité de constater que l’échelle des valeurs est ignorée par des masses qui sont à l’aise dans la soumission au fait accompli, soumission allant jusqu’à l’indifférence, corollaire d’amoralité. On est révolté également face à des masses ayant démissionné de tout effort intellectuel, s’alignant ainsi sur des illuminés incultes, exploiteurs et démagogues, qui ressemblent à tout sauf à des leaders.

Les soumis sont coupables de non-assistance à société en danger. Leur culpabilité pourrait être sujette de débat, d’accusations ou de justifications. Pour les masses démissionnaires de tout effort intellectuel ou moral, un autre diagnostic s’impose. Sur ce chapitre, la vague de mondialisation qui submerge le monde depuis trois décennies a propulsé la connectivité entre les peuples et les individus, raccourci les distances, ouvert des opportunités, rendu les frontières caduques, mais aussi engendré des problèmes qui semblaient terminés avec la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle a induit des réactions de défense, se manifestant notamment par le réveil des nationalismes et des identitarismes étroits au sein de groupes craignant pour leurs cultures de la culture universelle elle-même. Les appartenances identitaires étroites prennent des tournures dangereuses quand elles se transforment en refuge culturel et sécuritaire pour leurs adeptes qui s’imaginent résoudre leurs problèmes en s’y accrochant, et ne se rendront compte que trop tard que ce refuge n’est qu’illusoire. Plus ahurissant encore quand les meneurs des groupes identitaires créent ou désignent des dangers fictifs visant à faire peur à leurs sbires dans le but de renforcer le sentiment de repli, et surtout pour se poser en uniques défenseurs ou sauveurs messianiques. Ainsi naissent les demi-dieux des temps modernes à l’instar d’Hercule et d’Achille qui réussissent à transformer l’allégeance des gens en adoration et culte, promouvant l’inculture, l’aveuglement et surtout la transformation du citoyen libre en sujet ayant totalement démissionné de toute réflexion et ne tentant même plus d’évaluer objectivement son leadership. Ce diagnostic-constat n’a rien de nouveau. Des situations pareilles se répètent le long de l’histoire de l’homme, car là où il y a de l’homme il y a de l’humain, donc des faiblesses. 

Peut-on démissionner de la réflexion ? En d’autres termes, est-il permis de baisser les bras face à ce constat ? En réfléchissant plus objectivement et sans déprime aucune, on constate que le Liban est toujours là depuis un siècle. Entre-temps l’URSS a disparu, la Yougoslavie a volé en éclats, la Tchécoslovaquie s’est scindée en deux, le Sud-Soudan s’est séparé du Soudan, et le Timor-Est s’est séparé de l’Indonésie. Plus près de chez nous, la Syrie est difficilement réunifiable, le Yémen revoit ses divisions Nord-Sud, les Houthis y sont en rébellion et l’Iraq est proie à une instabilité d’origine ethnique et sectaire. À la veille du centenaire du Grand-Liban, le pays a réussi à conserver ses frontières de 1920, malgré les guerres qui ravagent la région, l’incompétence de ses gouvernants, l’indifférence des uns et l’identitarisme étroit des autres. C’est sur ce dernier point que la seule arme capable de faire des percées est la réflexion. Réfléchir, aider à réfléchir, parler, écrire et se faire écouter avec beaucoup de détermination au risque de se faire huer par la populace, mais le risque vaut la chandelle car rien n’est plus fort que la parole qui induit réflexions suivies d’actions. D’aucuns critiquent les intellectuels et oublient que ce sont eux qui ont induit les révolutions de toutes sortes et pas les populaces qui ne faisaient que suivre. Un dernier point, réfléchir devient une addiction difficile à sevrer, et ce dernier point est à transmettre aux guignols qu’on se tape bon gré mal gré chaque soir à la télé.
 
 
D.R.
« Là où il y a de l’homme il y a de l’humain, donc des faiblesses. »
 
2019-10 / NUMÉRO 160