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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Homo homini lupus


Par Najwa Barakat
2018 - 09
«L’homme est un loup pour l’homme. » Ce constat déjà souligné il y a deux siècles par le philosophe anglais Hobbes suivant les propos de Plaute, pourrait résumer fort bien le contenu de Malaise dans la civilisation, le livre que Sigmund Freud avait écrit en 1929, à l’âge de 75 ans, et qui, à sa relecture à la lumière du présent, reconfirmera encore une fois, sa pertinence et son caractère prophétique.

Avec un ton fort pessimiste, l’auteur réfléchit sur les causes de la violence et de l’agressivité humaines, tout en se référant au contexte historique particulier dans lequel il se trouvait. Non seulement la violence a toujours été présente dans la vie comme tout au long de l’histoire des hommes, mais elle lui paraît avoir atteint, avec la guerre de 1914-1918, un degré de déchaînement encore jamais connu. Les conséquences en sont alors manifestes : une grave crise économique, celle des années 1930 qui se prépare en Europe, une paix mondiale vacillante, des tensions qui subsistent. Cela dit, Freud n’avait pas encore assisté à la Seconde Guerre mondiale, survenue quelques années plus tard, et dépassant de loin, par sa cruauté et sa barbarie, la précédente.

S’opposant à un mythe véhiculé dans la pensée du XVIIIe siècle, en particulier chez J.-J. Rousseau pour qui la violence n’est qu’une conséquence de la vie sociale, un phénomène social qui aurait eu pour premières causes l’établissement de la propriété privée des terres et le travail forcé qui en résulta, Freud écrit : « L’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être au contraire qui doit porter au compte de ses données instinctives, une bonne somme d’agressivité (…). » Pire encore, selon lui, l’homme tend à satisfaire ses besoins agressifs aux dépens de son prochain, à l’exploiter sans le dédommager, à l’utiliser sexuellement sans son consentement, à spolier ses biens, à l’humilier, à le torturer, à le martyriser et même à le tuer !

Face aux terribles enseignements des temps modernes et de l’Histoire, aurait-on le courage de s’inscrire en faux contre cet horrible constat ? Cette hostilité primaire que nous décelons en nous-mêmes et dont on redoute l’existence chez le prochain, est le facteur problématique et perturbateur de nos rapports avec les autres. Il est celui qui impose à la civilisation tant d’attentions et d’efforts, en la menaçant perpétuellement de ruine.

Or, toute civilisation se construit sur la contrainte et le renoncement pulsionnel. Pour construire un collectif dans lequel il puisse vivre, l’être humain est sommé de civiliser ses pulsions et de diminuer sa jouissance. Pour cela, il a besoin d’un Surmoi qui impose à son Moi une certaine morale. D’où ce paradoxe de la conscience morale : la supériorité d’un Surmoi enclenche une logique mortifère puisque le désir de faire mal persiste et perdure malgré tout. Si la rencontre de l’autre comme « modèle » nous construit et nous développe, celui-ci revêt à nos yeux, et dès le départ, l’image d’objet et d’adversaire.

Lorsqu’il s’agit de corriger les rapports entre les hommes, la civilisation révèle son caractère précaire, puisque cette agressivité primaire menace continuellement de ruiner n’importe quel édifice social érigé comme « remède » à la violence. D’ailleurs, il serait parfaitement trompeur de croire qu’un ordre social, soi-disant « plus juste », éradiquerait les causes de la violence entre les hommes. Les raisons habituellement avancées comme étant à l’origine de la violence – telles que la nécessité de se défendre, les injustices sociales, l’inégalité, la vengeance, la haine, etc. – ne tiendraient pas et devraient par la suite être revues et relativisées.

La violence est une donnée indépassable de l’humanité. C’est le verdict que Freud affirme et réaffirme tout au long de son livre. Même lorsqu’on force les êtres humains à pacifier leurs rapports, en les contraignant au respect des préceptes d’une religion (« Tu aimeras ton prochain comme toi-même »), en les obligeant à vivre ensemble, ou en leur imposant un devoir de tolérance et de solidarité les uns envers les autres, leur prédisposition naturelle à la violence s’exprimerait dans n’importe quelle situation de tensions généralisées, de crise, ou de guerre. 

Et à Freud de conclure par ce passage, autant prophétique que tragique : « Les hommes d'aujourd'hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu'avec leur aide il leur est devenu facile de s'exterminer mutuellement jusqu'au dernier. Ils le savent bien, et c'est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse. Et maintenant, il y a lieu d'attendre que l'autre des deux “puissances célestes”, l'Eros éternel, tente un effort afin de s'affirmer dans la lutte qu'il a mené contre son adversaire non moins immortel. »

Malaise dans la civilisation, une réflexion sur le tragique de la condition humaine à découvrir, ou à redécouvrir, absolument !
 
 
D.R.
« La violence est une donnée indépassable de l’humanité. »
 
2018-11 / NUMÉRO 149