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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Élémentaire, mon cher Watson !


Par Percy Kemp
2016 - 06
Il y a de cela quelques semaines je m’étais rendu à Lyon, invité aux « Quais du Polar », festival européen sans doute le plus important du roman policier et du roman noir.

Me rappelant les relations historiques entre Lyon et la montagne libanaise, je m’y rendais en vérité comme si j’allais chez moi. D’ailleurs, quand bien même j’aurais oublié l’apport lyonnais à l’introduction du mûrier et à la fabrication de la soie au Liban au XIXe siècle, le beau roman de Karim Tabet (Les Mûriers de la tourmente, éditions Tensing, 2014) et le splendide Musée de la soie, que George et Alexandra Asseily nous auront donné (www.thesilkmuseum.com), auraient vite fait de me le rappeler.

Toujours est-il qu’une fois sur place, n’étant pas, loin s’en faut, une des vedettes du festival, laissé seul dans mon coin j’eus tout loisir d’observer à mon aise ce qui se passait autour de moi.

Ce qui me frappa d’emblée ce fut l’affluence, inimaginable. Le festival avait attiré des centaines de milliers de visiteurs, et pas un débat, pas une table ronde, ne se déroulait sans qu’un public de plusieurs centaines de personnes n’y assistât. L’Islandais Arnaldur Idradson aux côtés duquel je me retrouvai lors d’une séance de signature était quant à lui assailli par des centaines et des centaines de lecteurs, tous aussi désireux les uns que les autres d’avoir son dernier opus signé de sa main. Le malheureux n’en menait d’ailleurs pas large et, à certain moment, le bras tout ankylosé, il dut passer le relais à son attachée de presse qui se mit à signer à sa place. 

La même chose ou presque, me disais-je, devait se passer en d’autres endroits de cet imposant festival, avec David Peace, avec Guillaume Musso, avec Jean Van Hamme, avec Deon Meyer et tous les autres grands maîtres du genre. Et je n’avais pas tort puisque, le temps du weekend du festival, quelque quarante mille romans policiers trouvèrent acquéreur, et lecteur.

Quarante mille livres vendus, en deux jours à peine ! J’étais fasciné. Comment, me demandais-je, expliquer l’engouement continu du public occidental pour le roman policier, alors que le livre se vend mal et qu’il y a désormais (osons l’avouer) bien plus de gens qui écrivent, qu’il n’y en a qui lisent ? Ce qui, soit dit en passant, me fait dire qu’au lieu de continuer à distribuer des prix littéraires à des auteurs de plus en plus nombreux, on ferait mieux d’en décerner aux lecteurs.

Et plus je pensais au succès que le roman policier continue de remporter partout en Occident, et plus je me disais que, dans notre monde post-moderne, où la vérité importe désormais bien moins que la pertinence, la cohérence et la conformité, la popularité soutenue du roman policier auprès du public occidental devait refléter un désir inné de vérité, et de quête méthodique pour y arriver. 

Car si, hier encore, du temps de la société industrielle qui avait été fondée sur la pensée scientifique et sur la recherche de la vérité par la preuve objective, était considéré comme vrai ce qui pouvait être prouvé, désormais, dans nos sociétés postindustrielles et numériques fondées sur la pensée systémique et sur l’informatique, n’est plus tenu comme étant vrai que ce qui fonctionne : ce qui « marche », et qui est de ce fait pertinent avec l’ensemble.

Dans une société, donc, où tout fonctionne à la pertinence (de la politique, avec ses spin doctors et ses spécialistes en désinformation, à la Novlangue du politiquement correct hypocrite, à la publicité mensongère des experts en marketing, et même, à la science, où les résultats des expériences sont fréquemment travestis pour servir tel ou tel but politique ou s’assurer de tel ou tel budget de recherche) l’enquête policière, avec les cinq questions claires et limpides qu’elle pose (Qui, Quoi, Quand, Pourquoi et Comment) et auxquelles elle s’efforce contre vents et marées de répondre, apparaît comme étant le dernier refuge de la vérité : l’ultime lieu où une quête de vérité serait encore possible en Occident. 

Quant au roman policier, qui fait écho à l’enquête policière, il répondrait, chez les Occidentaux, à quelque soif atavique, quoique de plus en plus réprimée, de vérité, comme à un désir profond, chez eux, de comprendre la mécanique des choses, d’appréhender les motivations humaines et de reconstituer la chaîne des événements, afin, peut-être, de pouvoir encore faire la différence entre le Bien et le Mal. 

Reste à savoir pourquoi le roman policier est bien moins populaire chez nous dans le monde arabe, qu’il ne l’est dans le monde occidental. La réponse à cette question réside sans doute dans le fait que, contrairement à l’Occident, les sociétés arabes seront passées directement d’un mode sociétal préindustriel et féodal à un mode sociétal post-industriel et numérique sans passer par le mode sociétal industriel. Or c’est dans la société moderne industrielle, que la recherche de la vérité par la preuve objective avait primé. Alors qu’en devenant soudain postmodernes, sans avoir jamais été modernes, et en continuant à penser en termes de « nous » et de « eux », de « les nôtres » et de « les leurs », auront transposé dans la société numérique postmoderne les critères identitaires (et, partant, la pertinence et la cohérence) qui primaient dans la société pré-moderne où le « qui on était » importait bien plus que le « ce que l’on faisait » et où l’identité l’emportait toujours sur l’acte. Ainsi, un acte condamnable commis par l’un des nôtres était soit justifié soit tenu comme étant faux, du seul fait qu’il avait été commis par l’un d’entre nous. Alors qu’une simple rumeur sur un acte condamnable qui aurait été commis par quelqu’un du camp d’en face provoquait chez nous des réactions violentes.

Dans de telles conditions, quand le critère d’identité et l’exigence de cohérence, de pertinence, comme de solidarité ethnique, religieuse, politique ou idéologique, priment sur l’exigence de vérité, l’enquête policière devient superflue et le roman policier sans intérêt.
 
 
© Lolita Romanov
« Pourquoi le roman policier est bien moins populaire chez nous dans le monde arabe, qu’il ne l’est dans le monde occidental ? »
 
2020-04 / NUMÉRO 166