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Chroniques
Danser pour le soleil
Julia, impératrice de Rome, seconde épouse de Septime Sévère (193-211), était d’origine syrienne.

Par Lamia el-Saad
2019 - 12

À lire ce récit qui ressemble tant à un conte, on en arriverait presque à douter que le personnage principal ait réellement existé. Et pourtant… Julia n’a pas simplement vécu, elle a écrit l’Histoire.

Fille de Bassanius, prêtre-roi d’Emèse (en Syrie), elle apprit, dès sa plus tendre enfance, à vénérer le dieu Soleil ; à danser nue, couverte ou découverte par ses longs cheveux noirs, pour l’honorer. Un oracle prédit qu’elle serait reine. En conséquence, elle bénéficia d’une éducation qui devait la préparer à assumer ce grand destin. Enfant d’une mère dont elle ne sut jamais rien, elle ne reçut de tendresse que de sa nourrice et fut violée par son père. Par la suite, elle fera un « mariage d’amour cimenté par l’ambition » et deviendra, pour son fils aîné, une mère incestueuse. Épouse d’un empereur et mère d’un empereur (Septime Sévère et « Caracalla », ainsi surnommé en raison du long manteau qu’il porta dès l’adolescence), elle exerça une influence considérable sur l’un et l’autre. 

Plutôt que de dresser le fastidieux inventaire de tout ce qu’elle obtint d’eux, il serait plus simple de souligner la seule chose qui lui fut refusée. Ses deux fils, Caracalla et Geta, avaient des personnalités diamétralement opposées mais qui n’étaient pas complémentaires pour autant. Ayant échoué à préserver l’unité de sa famille et à réconcilier ses enfants en conflit permanent, elle vécut toujours avec le sentiment d’un mauvais présage, l’intuition d’un grand malheur, d’une catastrophe annoncée, l’odeur du sang que l’on devine… jusqu’au jour où Caracalla assassina son cadet sous le regard de leur mère. L’ironie du sort voulut qu’il meure, lui aussi, de mort violente peu de temps plus tard.

Veuve, souillée par le sang de ses fils, déchue, agonisante, rongée par un cancer, elle reprend la route… C’est ainsi que le lecteur la découvre, sur les chemins, parfois sur une civière, entreprenant un long voyage qu’elle sait être le dernier afin de retrouver la Syrie, la terre qui l’a vue naître, et d’y mourir. Elle revit son passé et se souvient de tout… À tous les âges de sa vie, toujours et partout, aussi bien en Syrie qu’à Rome, elle avait dansé pour le Soleil…

Dans son dernier ouvrage, Myriam Antaki rend un vibrant hommage à ce pays qui a donné à Rome des impératrices injustement tombées dans l’oubli. Elle nous révèle ainsi un pan méconnu de l’Histoire de la République romaine et le rôle encore plus méconnu de femmes qui n’étaient pas faites pour demeurer dans l’ombre. Sur ce point, comme sur le reste, Julia fut sans illusions : « Après ma mort, nul ne se souciera de moi, même si j’ai pétri l’Histoire de ma chair et de ma volonté. » Le fait est que Septime Sévère lui devait en grande partie son ascension politique et son pouvoir. Elle sut donner les bons conseils, prendre les bonnes décisions, agir rapidement. Envoûter par sa beauté, séduire par sa culture et ses richesses, convaincre les uns, corrompre les autres, s’appuyer sur une armée que l’on a pris soin de combler de bienfaits : « D’autres m’accusent d’avoir aimé la guerre, mais par elle naissent et meurent les empires. » Consciente des intrigues de cour et des faux-semblants, elle ne fut jamais dupe des apparences mais toujours soucieuse de les préserver et d’offrir ne serait-ce que « l’image d’une famille saine et unie ». 

Au crépuscule de sa vie, sentant venir sa propre mort, Julia regrette-t-elle d’avoir fait persécuter les chrétiens ? L’auteur effleure ce sujet sans vraiment l’aborder.

Autre temps, autres lieux… Myriam Antaki nous les rend bien vite familiers grâce à ses descriptions aussi justes que détaillées. Descriptions de décors que l’on imagine sans peine. Descriptions de personnages qui prennent chair dans notre esprit : « Commode détestait les champs de batailles et préférait Rome et ses ors, ses palais et son pouvoir souverain… Après la vertu de son père Marc-Aurèle, le vice était entré dans le sang des Césars. Ivre de jeunesse mais aussi de sang, l’on vint à regretter Néron, qui avait une étincelle d’art, organisait des fêtes qui, même dans l’infamie, gardaient de la grandeur. L’empereur jouissait de tous les bas instincts, ne recherchait que le vulgaire et le hideux. »

Descriptions sensuelles du corps des femmes et du désir qu’il suscite. Récit de voyage, c’est un récit tout à la fois épique, romantique, lubrique, politique, historique… Un curieux récit en vérité où se mêlent, parfois indistinctement, le passé et le présent, le charnel et le spirituel, le réel et le surnaturel, le mythe et l’Histoire, la magie et le rationalisme, le révélé et l’occulte… autant d’ingrédients composant un remarquable ouvrage qui laissera le lecteur enchanté.


 
 
 
Julia fille du Soleil, Impératrice de Rome de Myriam Antaki, éditions Erick Bonnier, 2019, 163 p.


 
 
 
 
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