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Chroniques
Ahmet Altan vivant dans « une vie morte »


Par William Irigoyen
2019 - 08


Le 5 juillet dernier, la Cour suprême de Turquie annule en appel tous les jugements prononcés jusqu'alors à l'encontre d'Ahmet Altan. Mais la joie est de courte durée pour les proches et amis de l'ancien rédacteur-en-chef du quotidien critique Taraf : l'intéressé n'est certes plus condamné à la perpétuité mais il demeure en prison, contrairement à son frère, accusé comme lui d'avoir participé au putsch manqué contre le président Erdogan il y a trois ans. Depuis, l'affaire a été renvoyée devant la 26e Haute Cour pénale d'Istanbul.

De sa geôle, le journaliste remonte le temps. Son récit débute le 10 septembre 2016. Ce jour-là, six membres de la brigade antiterroriste débarquent chez lui pour l'arrêter : « Comme tous les opposants de ce pays, chaque soir, je m'endormais imaginant qu'à l'aube, on frapperait à ma porte. » Mehmet, son frère, est lui aussi interpellé. Leur crime ? « Nous aurions adressé un "message subliminal" lors d'une émission de télévision à laquelle nous avions participé peu avant la tentative de coup d'État du 15 août. »

La famille Altan est familière des geôles turques : « Quarante-cinq ans plus tôt, un matin encore, ils avaient fait irruption chez nous, pour mon père cette fois. » De ce dernier, Çetin Altan, journaliste comme lui, Ahmet a hérité l'esprit critique. Il a condamné les crimes de l'armée turque et ceux du PKK, a été accusé d'avoir soutenu la création d'un Kurdistan indépendant et défendu l'universalité des droits de l'homme. Dès son arrivée dans le monde sous-terrain de la prison, l'auteur s'impose une ligne de conduite : « Avoir peur, perdre le contrôle, me laisser envahir par l'effroi, devenir fou, prêter le flanc, même une seconde : tout cela m'était interdit. »

Dans un premier temps, il est marqué par l'omniprésence d'hommes en uniforme parmi ses premiers compagnons d'infortune : « Tous les militaires emprisonnés avec moi étaient des officiers de marine, tous d'anciens camarades de promotion à l'École militaire navale d'Istanbul. (…) Un ancien camarade les avait tous dénoncés. » Altan découvre alors que les militaires, fers de lance de la laïcité, ne sont pas les seuls embastillés. Plus tard, dans une autre cellule, c'est avec des croyants que parlera cet homme fasciné depuis sa jeunesse « par cette religion qui fait voir aux hommes une "bonté" à l'œuvre derrière le spectacle des horreurs terrestres qu'ils constatent chaque jour. Dieu, sublime métaphore. »

Le transfert d'un lieu de détention à un autre s'explique. La sentence prononcée par la justice contre l'écrivain-journaliste est tout à coup modifiée. Le voici désormais exposé à une peine de réclusion à « perpétuité aggravée » par une justice qui, à l'évidence, ne craint pas d'être foudroyée par le ridicule : « Un tribunal m'a d'abord condamné (...) au motif que j'étais un "putschiste religieux". (...) Dix jours plus tard, je recomparaissais devant le même tribunal, cette fois en tant que "terroriste marxiste", nouveau chef d'accusation dont le motif se trouvait dans le même texte par lequel ils avaient déjà prouvé que j'étais un "putschiste religieux" ».

Ahmet Altan ne dresse pas seulement avec une ironie subtile le portrait d'un pouvoir politique aux abois. Il aime aussi évoquer ceux qu'il aime par-dessus tout : les grands noms de son Panthéon littéraire. Dante, Xavier de Maistre, Tourgueniev et bien d'autres peuplent ses souvenirs d'homme réduit au rang de matricule. Et s'il les convoque, ce n'est pas seulement pour apporter la grâce qui fait défaut à son quotidien mais aussi pour structurer des journées interminables : « Ici, nulle heure pour accélérer le temps en le fractionnant, heures, minutes, secondes ; pas le moindre mouvement, ni rêve ni pensée, pour morceler le temps. »

Journaliste et, à ce titre, plus familier du récit, Ahmet Altan est aussi l'auteur d'une œuvre romanesque à succès, plusieurs fois traduite. Ici et là, l'écrivain laisse entrevoir les pistes de ce qui pourrait constituer une fiction. Elle devrait impérativement répondre à cette exigence : « Ce n'est pas à la pensée d'écrire le roman, c'est au roman d'inventer une pensée. » Gageons que la galerie de personnages rencontrés en cellule en constituerait la matière brute. Mais entreprendre ce travail d'écriture suppose une détermination constante. Pour le moment, elle semble nichée au plus profond de l'auteur : « Vous pouvez me jeter en prison, vous ne m'enfermerez jamais. Car comme tous les écrivains, j'ai un pouvoir magique : je passe sans encombre les murailles. »!

 
 
BIBLIOGRAPHIE 
Je ne reverrai plus le monde, Textes de prison d’Ahmet Altan, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, 2019, 215 p.

 
 
 
D.R.
 
2019-10 / NUMÉRO 160