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D'une guerre à l'autre


Par Antoine Boulad
2016 - 03
S’il n’y avait pas, sur la couverture, le fez et la moustache orientale de ce portrait ovale, déchu sur un sofa défoncé, dans un salon dont les encadrements en bois ont sauté, rien, ni le titre énigmatique, ni le nom exotique de l’auteur n’auraient laissé deviner le lieu ou se déroule l’action principale de ce roman : Beyrouth durant le siège de 1982 par l’armée israélienne. 

C’est que Do Khiem, comme son héros, Bruce, a vécu en tant que photographe de presse, la guerre de cet été-là. Et c’est ainsi que sous la plume truculente d’un Vietnamien qui a choisi le Liban pour cadre de son troisième roman écrit directement en français, prend forme une belle triangulaire de la francophonie.

L’histoire débute dans un café en Californie du Sud ou le photographe professionnel qui avait « parcouru le monde plus que de besoin », se désole d’avoir, depuis la chute de Saigon, perdu la trace de Lan, belle et distinguée Vietnamienne dont il montre la photo passeport aux gérants des commerces Viet, aux quatre coins des États-Unis. Quelques chapitres plus loin, on retrouve l’Américain sur un bateau en direction de Jounieh, désespérément à la recherche cette fois de Zena, une Libanaise qu’il avait rencontrée et séduite et qu’il ne veut plus perdre comme Lan. 
Ce raccourci romanesque en reflète en fait un autre qui est bien historique, lui : si l’on tirait sur le fameux autocar à Ain Remmaneh en ce dimanche 13 avril 1975, c’est qu’à des milliers de kilomètres, des tirs de joie annonçait la fin de la guerre à Saigon en une sinistre passation du témoin de la mort.

Le lecteur libanais appréciera la liberté de ton et la distance sarcastique que s’autorise le narrateur. Dans ce roman qui n’est point « encore un roman sur la guerre » et contrairement à la gravité avec laquelle on s’exprime généralement au sujet de la guerre, on peut y lire de très nombreuses phrases de cette sorte : « Les bombelettes que l’engin répandait ressemblaient à des œufs de Pâques qui auraient pu inspirer Fabergé. » L’humour, le mordant, l’apparente désinvolture ont un effet libérateur. 

En fait, il s’agit d’une guerre vue d’en bas. Rien ici n’est spectaculaire. Bruce – de même que le photographe Do Khiem, arrivé pourtant le premier sur les lieux du crime, refusera de s’attribuer ce scoop – ne rapportera pas l’implosion par l’aviation israélienne de cet immeuble du front de mer qui abritait des réfugiés palestiniens. En revanche, loin du sensationnel, l’œil de l’étranger s’attarde sur les motifs des rideaux de l’appartement où loge Marwan ou aux rouleaux de papier hygiénique qui sont au Liban plus « doux que partout au monde »… Futilités ? Certainement pas ! C’est l’habilité de l’écrivain à rendre compte d’un lieu, de créer une atmosphère, d’opérer des précipités, au sens chimique du terme, entre la réalité et la fiction, entre la petite et la grande histoire. 

La Praxis du docteur Yov, étrangement, plonge au cœur de la vie quotidienne, à Zarif ou à Zeidaniye, en accordant aux détails une attention probablement plus vraie que nature qu’un écrivain libanais saurait rarement faire.

Le lecteur appréciera une écriture en montagne russe qui allie avec subtilité la simplicité, les couleurs et les images croustillantes du polar un tantinet vulgaire sinon toujours ironique ; une écriture qui multiplie les références aux cultures et aux célébrités du monde, comme une œuvre d’accumulation, Atahulpa Yupanki, Chris Marker, Joe Dassin, Gene Vincent, James Bond ou… Karim Pakradouni.


 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
La Praxis de Docteur Yov de Do Khiem, Riveneuve Éditions, 2015, 291 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166