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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
Émilie Nasrallah : l’art de la simplicité
Émilie Nasrallah est une figure emblématique de la littérature libanaise. Ses livres, enseignés dans les écoles et traduits dans plusieurs langues, sont devenus des classiques... Portrait d’une romancière discrète et distinguée.

Par Edgar DAVIDIAN
2007 - 03
Dans son appartement du quartier Aïn el-Tiné, Émilie Nasrallah  promène son regard sur ses livres, enfermés dans une bibliothèque en acajou : toute une vie d’écriture est là. Avec ses yeux pétillants derrière ses lunettes, droite et mince, d’une incroyable jeunesse d’allure et d’esprit, elle a l’élégance discrète. La voix feutrée et presque fluette, la coiffure sage, l’auteur de Touyour Ayloul (Les Oiseaux de septembre) est l’incarnation de la simplicité, du calme et du rayonnement d’un certain bonheur d’être. Fraîchement rentrée d’un périple en Allemagne où elle a été l’invitée d’honneur d’un colloque littéraire organisé à Oldenbourg, elle parle avec franchise et sincérité de son œuvre considérable où se sont succédé romans, nouvelles, récits pour enfants, mais dont le théâtre est absent. Pourquoi cet « oubli », ce désintérêt ? « Malgré mon goût pour les dialogues, je n’ai jamais été tentée par l’expérience dramaturgique. Le roman et le récit me passionnent davantage… » Née en 1931 à Kfeir au Liban-Sud, entre Hasbaya et Rachaya el-Wadi, Émilie Nasrallah a puisé dans les sources vives de son environnement pour écrire. Une enfant du Sud qui a vu, à contrecœur, tout un village émigrer – dont ses propres frères, partis vers des horizons plus cléments. Un village où l’enseignement s’arrêtait brusquement au primaire, comme une route devant une falaise abrupte. Pour les incurables amoureux du savoir, cela frustre et marque. « C’est par soif de connaissance que j’ai poursuivi mes études à Choueifat, avant de fréquenter l’Université américaine, raconte-t-elle. J’ai appris l’anglais en trois mois ! Et le cruel manque de livres dans mon village a été largement compensé à Choueifat où j’étais chargée d’organiser la bibliothèque de l’école. Je dévorais littéralement les ouvrages qui me tombaient sous la main. La nuit, je lisais en cachette, sous les draps. J’ai successivement découvert, avec émerveillement, Gibran, Maroun Abboud, Amin Rihani, Mikhaïl Nouaimé, Naguib Mahfouz, sans oublier la Bible, ma première lecture. J’ai été également sensible à la littérature étrangère et lu avec délectation Pearl Buck, Virginia Woolf, Faulkner, Steinbeck, James Joyce et surtout Ernest Hemingway ! » Mais le passage du village à la ville va se révéler plus difficile que prévu pour l’étudiante en lettres. « Je me suis battue pour être à Beyrouth. Je marchais dans les rues de la capitale et j’avais l’impression que tout le village avait les yeux braqués sur moi… J’ai dû affronter les qu’en-dira-t-on de cette époque où les jeunes filles ne quittaient pas impunément leur village natal. La liberté ne se donne pas, elle se prend. À chacun sa formule ! Disons que je n’aime pas briser totalement ce qui est traditionnel et je ne veux pas être éblouie par l’Occident. Tout en allant de l’avant, je ne détruis pas les ponts derrière moi. Cela se reflète, en toute transparence, dans mon écriture. »

C’est en 1962 qu’Émilie Nasrallah, devenue journaliste, rencontre le succès grâce à Touyour Ayloul, réédité treize fois et enseigné aujourd’hui dans les universités et les écoles. Comment expliquer l’engouement du public pour ce roman quand on sait l’indifférence des lecteurs arabes ? « Ce livre a plu, explique-t-elle, parce que j’y exprimais une vérité douloureuse. Celle de mon expérience personnelle vis-à-vis de l’émigration. J’ai levé le voile sur le village libanais, cette poche cachée de mon pays, avec ses problèmes de survie. Émigrer était – et est toujours, mais à une échelle différente – un grand problème et une solution à la fois pour les gens du rif… L’émigration n’est pas toujours une histoire triste car il y a, revers de la médaille, la consolante victoire des « success stories »… Imprégnée des souvenirs du village et de l’enfance, j’ai été également influencée, lorsque j’étais très jeune, par mon oncle, un intellectuel fascinant qui avait vécu à New York avant de rentrer au Liban. Il m’a ouvert toutes grandes les fenêtres de la connaissance et de l’imaginaire... » Les trente livres d’Émilie Nasrallah ont tous obtenu les faveurs du public. De al-Rahina (L’otage) à Iklaa aks al-zaman (Décollage à contre-temps) en passant par Riyah jounoubia (Vents du Sud), Mahattat al-Rahil (Étapes de départ), al-Tahouna al-daiat (Le Moulin perdu), al-jamr al-ghafi (Le feu sous la cendre) et bien d’autres titres, les lecteurs font montre d’une grande fidélité à l’égard de l’auteur de Jazirat al-wahm (L’île des illusions) qui a également su conquérir le cœur des enfants : Yawmiyat herr (Journal d’un chat) est non seulement le livre de prédilection des petits Libanais mais aussi celui des jeunes Thaïlandais ! Quel est le secret de cette écriture qui passe du monde des adultes à celui des enfants avec tant de douceur, de naturel et d’aisance ? « Les gens aiment mon écriture parce que je suis en permanence en contact avec mon environnement. Je n’écris pas pour être traduite ou pour figurer dans les meilleures ventes… Pour moi, l’essentiel est de dialoguer avec les gens de mon pays. Par souci de clarté, j’aime simplifier la langue. Mes livres se lisent à plus d’un niveau, surtout quand j’emploie le langage usuel de tous les jours. Mais il ne faut surtout pas confondre simplicité et facilité. En art, la simplicité est peut-être l’exercice le plus difficile. » Amour de la nature, description détaillée des personnages croqués sur le vif, analyse des situations sociales les plus variées, ravages de la guerre et folie des hommes, rêves de réussite, de paix et d’amour… voilà le monde coloré et plein d’émotions de l’auteur de Telka al-zikrayat (Ces souvenirs).  « J’ai toujours abordé trois thèmes constants qui constituent la trame de fond de la plupart de mes livres : l’émigration, la condition de la femme arabe et la guerre, observe-t-elle. Ce sont les ramifications d’un même arbre où viennent se ranger mes ouvrages. » La guerre, justement, n’a nullement altéré son amour indéfectible pour le pays du Cèdre, perceptible dans ses écrits : « Je suis toujours étonnée par la vitalité du Liban, par sa capacité à se renouveler et à renaître. Je dois convenir que tout m’a été source d’inspiration sur cette terre, des petits bonheurs quotidiens aux horreurs de la guerre. Aujourd’hui, ma prière est de pouvoir persévérer dans l’écriture… Il y a encore beaucoup d’histoires à raconter, tellement de personnages à évoquer, notamment mon oncle de New York, Ayoub Abi-Nasr… » À la nouvelle génération, elle aime donner un conseil tout simple : « Lisez ! Le livre est le fondement même de la connaissance et rien ne pourra jamais le remplacer… » La petite fille de Kfeir, devenue l’une des romancières les plus populaires du monde arabe, sait de quoi elle parle…


 
 
D.R.
« L’émigration n’est pas toujours une histoire triste car il y a, revers de la médaille, la consolante victoire des "success stories"  »
 
2020-04 / NUMÉRO 166