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Portrait
Toufic Youssef Aouad, témoin visionnaire
À l’occasion de la parution aux éditions L’Orient des Livres/Actes Sud de la traduction en français d’Ar-raghîf (Le pain) de Toufic Youssef Aouad, la petite-fille de l’auteur retrace son parcours.

Par Zeina Toutounji
2015 - 05
Réformateur dans l’âme, Toufic Youssef Aouad avait une volonté d’acier et une confiance inébranlable en lui-même. Enfant, il a vu la famine faucher vieillards, femmes et enfants dans son village et les exactions de l’armée ottomane qui occupait le pays et toute la région. Ce n’est qu’adulte qu’il comprendra la portée de ces événements, ferment de son grand roman Le pain. Né en 1911, il sera le témoin de ce XXe siècle si riche en bouleversements tragiques pour le Proche-Orient. Son âme rebelle, empreinte de justice sociale et politique, le fera réagir par la plume à chacune des étapes qui marqueront la gestation de l’indépendance du Liban. Il sera même visionnaire lorsqu’en 1969, à Tokyo, il écrit Dans les meules de Beyrouth (Tawahîn Beyrouth), et pointe du doigt toutes les contradictions et aberrations sociales, politiques et économiques du pays avant de conclure que la guerre est inexorable. Tout comme son premier roman, Le pain, aura été le seul à témoigner des conditions de vie sous l’occupation turque et la famine qui a décimé le tiers de la population, son dernier roman, Dans les meules de Beyrouth, aura été le premier à mettre en garde ses concitoyens de l’horreur qui les guettait, de la guerre qui éclatera trois ans après sa parution. 

Aouad ne se contente pas de raconter, il le fait en innovant dans le style, en faisant évoluer la langue arabe, en introduisant le réalisme, un réalisme cru que rien ne vient édulcorer. C’était un grand amoureux du verbe. Avide lecteur, il avait une culture littéraire approfondie et connaissait notamment les auteurs arabes et français sur le bout des doigts. Sa passion et son esprit novateur l’amèneront en 1929, alors qu’il avait 18 ans, à donner une conférence sur la langue arabe et ce qui lui fait défaut pour emboîter le pas aux grandes littératures modernes. Ce plaidoyer pour la modernisation et l’innovation de la langue arabe, cet état des lieux qu’il livre, préfigure sa propre œuvre et tient lieu de manifeste du combat littéraire qu’il livrera toute sa vie. Car il n’est pas seulement un conteur de génie, qui vous happe et ne vous lâche qu’après le dernier mot de la fin, c’est un révolutionnaire de la langue arabe. Dans cette conférence, d’ailleurs, il dit que si la langue est le patrimoine que nous ont transmis nos pères et que nous transmettrons à notre tour à nos enfants, il déplore qu’elle soit transmise à l’identique, figée et qu’elle ne serve souvent qu’à endormir et maintenir les peuples dans leur torpeur. Pour en faire l’arme de son combat, il faudra la moderniser, l’adapter à son temps et lui donner les outils pour le futur. Il met déjà en garde sa génération et lui demande de ne pas délaisser l’arabe au profit des langues françaises ou anglaises. Car il aime sa langue, mais il réclame un grand coup de balai à toutes les contraintes et les complexités grammaticales qui détournent les écoliers de son étude. Il plaide pour que la langue arabe et sa littérature affrontent la modernité et le progrès et s’ouvrent aux divers genres littéraires. Il sera le premier à écrire des nouvelles dans un style réaliste inédit. Ce sera, en 1936, avec la publication d’Assabiy al-a‘araj (Le garçon boiteux), nouvelle que tous les écoliers connaissent au Liban. « Il y a une relation étroite entre ma révolte contre la société et ma révolte contre le style traditionnel utilisé par les auteurs de nouvelles et de romans. Mon innovation est dans la mise à nu frontale de la réalité que j’ai exprimée aussi en termes crus, durs et, dans de nombreux cas, blessants. » Pour Toufic Youssef Aouad, la langue devrait être le seul facteur d’identité et d’unité. Il déplore dans cette même conférence l’omniprésence des religions, fractionnées en une multitude de communautés et d’obédiences politiques, qui polarisent les esprits et dilapident les énergies. Ce combat pour la laïcité de la langue sera le combat d’une vie 

Toufic Youssef Aouad entre très tôt dans la vie active. Le Bac en poche, il écrit dans de nombreuses revues littéraires. Parallèlement à ses études de Droit, il occupe successivement des postes de rédacteur en chef dans des quotidiens à Beyrouth et à Damas. Lorsqu’en 1933 Gibran Tuéni fonde le quotidien an-Nahar, c’est à mon grand-père qu’il fait appel pour en être son secrétaire de rédaction. Il lui confie également l’éditorial qu’il signera de son nom d’emprunt, Hammad. En 1941, il démissionne de ce journal et fonde sa propre revue al-Jadid, revue politique, sociale et littéraire, d’abord hebdomadaire puis journal quotidien, auquel collaborent ses pairs qui comme lui militent pour l’indépendance du Liban. En 1942, il est emprisonné dans le Sud avec d’autres militants par les forces de Vichy qui combattaient les Alliés. 

En 1944, inspiré du programme social anglais « Premier Rapport Beveridge », il publie avec Michel Khadige un livre pour la réforme sociale au Liban, intitulé Pour un Beveridge libanais, dans lequel il étudie la condition des paysans, des ouvriers et des employés, réclame l’octroi de droits et l’augmentation des salaires. À peine paru, le livre est épuisé.

Le Liban indépendant se dote de représentations diplomatiques et demandera à mon grand-père d’aller à Buenos Aires avec Gibran Tuéni fonder le premier consulat libanais où les attend une large diaspora libanaise, issue de l’émigration du début du XXe siècle. Ainsi démarre une longue carrière diplomatique à travers les grandes capitales du monde. Elle interrompra un temps son écriture. Il la reprendra, en 1962, avec une pièce de théâtre, Le touriste et l’interprète, la seule œuvre traduite de son vivant en français. Il recevra le Prix du Club du Livre pour la meilleure pièce de théâtre. Suivront ensuite d’autres recueils de nouvelles, d’autres écrits, le roman Tawahîn Beyrouth qui se déroule durant la période cruciale de la fin des années soixante, et un recueil de poèmes de deux vers, sans doute une influence des Haikus japonais, qui constitue une innovation dans la poésie arabe. À son éditeur libanais qui lui réclame une autobiographie, il écrit un récit sous forme de dialogue intérieur entre le moi intime et le moi publique. En 1988, un an avant sa mort, il publie ses œuvres complètes qui réunissent sa production littéraire. 

L’UNESCO dans le cadre de son programme, l’avait désigné pour l’année 1974 « l’auteur le plus représentatif de son temps », appelant ainsi à la traduction de son œuvre dans toutes les langues.

La traduction française de Tawahîn Beyrouth (Dans les meules de Beyrouth) est arrivée très longtemps après l’anglaise, l’allemande, la russe, la chinoise et l’espagnole. Mais la traduction en français d’Ar-raghîf (Le pain) est la première à être publiée et elle arrive à point nommé : elle livre un éclairage précieux et unique sur les événements qui entourent la Première Guerre mondiale, telle qu’elle s’est livrée au Proche-Orient, et dont les conséquences sont une clé pour la compréhension des phénomènes qui secouent aujourd’hui la région.





 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Le pain de Toufic Youssef Aouad, traduit de l’arabe (Liban) par Fifi Abou Dib, L'Orient des livres/Sinbad/Actes Sud, 2014, 266 p.
Dans les meules de Beyrouth de Toufic Youssef Aouad, traduit de l’arabe (Liban) par Fifi Abou Dib, L'Orient des livres/Sinbad/Actes Sud, 2012, 288 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166