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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Jean d’Ormesson : « Le sage est celui qui s’étonne de tout  »
Considéré comme l’écrivain préféré des Français, Jean d’Ormesson, 81 ans, n’a rien perdu de sa verve. À l’occasion de la sortie de son dernier livre, ce « monument national  » nous parle de son parcours, de la langue française et de ses regrets.

Par Nathalie Six
2006 - 12


Venu « tardivement » à l’écriture, ce normalien agrégé de philosophie a, depuis, écrit une trentaine de romans. Sans compter sa prose journalistique, de la NRF à Paris-Match, en passant par la Revue de Paris, Diogène et Le Figaro, dont il fut le directeur général. Grand prix du roman de l’Académie française en 1971 pour La Gloire de l’Empire, il est définitivement adoubé, deux ans plus tard, par les Immortels de la Coupole et occupe le siège de Jules Romains. Héritier d’une famille illustre qui compte un chancelier de France, un premier président du Parlement de Paris et quatre ambassadeurs, il aurait pu être un serviteur zélé de l’État. Il a préféré écrire des romans, fins, édifiants et volontiers populaires. En 1999, le prix Jean Giono couronne l’ensemble de son œuvre. Malgré tout, sa mine radieuse en énerve plus d’un – il se qualifie lui-même d’écrivain du bonheur – ; on l’admire autant qu’on le jalouse. Sa prose classique et soignée est une déclaration d’amour sans cesse renouvelée à la langue française, et ses formules sont autant de flèches magiques aiguisées. Chaque roman laisse dans son sillage le parfum d’une époque révolue, incarnant le destin d’un aristocrate aux manières d’antan, fasciné par le monde moderne. Depuis  Au revoir et merci, cet admirateur inconditionnel de Chateaubriand n’a de cesse de nous faire ses adieux. Mais au sens du XVIIIe siècle. Ce n’est qu’un au revoir.

Vous avez visité le Liban à  plusieurs reprises. Que vous inspire l’assassinat de Pierre Gemayel qui vient de secouer le pays du Cèdre ?

Je voudrais dire toute l’horreur et la tristesse que cela m’inspire. Non seulement les Libanais, mais aussi les Français et les gens du monde entier sont bouleversés par ce crime affreux qu’il faut dénoncer de toutes ses forces. Je suis indigné. J’espère que les coupables seront punis, et que le Liban pourra surmonter cette terrible épreuve.

Pendant la guerre, vous aviez apporté votre soutien au général Aoun. Était-ce par amour du Liban ou par conviction, pour défendre une cause que vous trouviez juste?

J’ai en effet soutenu le général Aoun car j’étais très lié à Jean-François et Frédérique Deniau qui, à l’époque, étaient eux-mêmes  proches du général. Nous nous étions rendus au Liban ensemble. Aujourd’hui, je n’ai pas de liens avec le général Aoun.

Vous avez été élu à l’Académie française en 1974 à  la place de Jules Romains. L’Académie a, cette année, attribué son Grand Prix du Roman à un Américain, Jonathan Littell. Avez-vous voté pour lui ?

Oui. J’avais défendu trois livres, celui de Littell (Les Bienveillantes), celui de Marcel Schneider (Marilyn, dernières séances) et celui d’Alain Fleischer (L’amant en culottes courtes). Je n’ai pas réussi à  placer ce dernier sur la liste finale. Ensuite, j’ai voté pour Les Bienveillantes car je trouve que c’est un livre très impressionnant. Je ne dirais pas que l’on peut aimer ce livre, car c’est plutôt une histoire qui révolte. Il est écrit à  partir d’une documentation extrêmement riche. Tout est atroce : après avoir tué des Juifs, le jeune nazi couche avec sa sœur, tue sa mère, son beau-père, il est poursuivi par la police, puis exécute des gens au hasard. C’est  abominable et fascinant en même temps !

Pourriez-vous écrire un livre aussi noir ?

Sûrement pas ! Je ne pourrais pas me mettre dans la peau du «héros ».

Comment expliquez-vous l’engouement général pour ce livre ?


C’est une espèce de tableau du mal de notre époque. Il est très révélateur de nos travers et de nos vices.

Cette année, quatre grands prix littéraires français ont été attribués à des auteurs étrangers francophones (la Canadienne Nancy Huston, l’Américain Jonathan Littell, le Congolais Alain Mabanckou, et la Camerounaise Léonora Miano). Est-ce le signe de la richesse de la langue française ou plutôt de sa pauvreté ?

La langue française n’occupe plus le terrain qu’elle occupait auparavant. Le français a régné pendant trois siècles. Je peux même vous dire les dates exactes : le début de l’âge d’or correspond à l’ordonnance de Villers-Cotterêts du 15 août 1539. François Ier décide alors que tous les actes publics seront rédigés en français et non plus en latin. Ensuite, la langue se développe avec Malherbe, Corneille, Pascal. Les deux dates suprêmes sont la création de l’Académie en janvier 1635 par Richelieu et, surtout, le traité de Westphalie en 1648, qui marque  le début du règne de la langue française. On parlait français à  la cour de Frédéric II de Prusse,  à  celle de Catherine la Grande à  Saint-Pétersbourg, à  Vienne !  Quant au déclin de la langue française, il a commencé le 10 mai 1940. L’attaque allemande a lieu et la France va être détruite en 11 jours. Je suis de ceux qui pensent que la culture n’est pas tout à  fait indépendante de la politique. La culture est liée à  une puissance, à une présence économique et militaire. La Grèce antique en est un très bon exemple.

Et aujourd’hui ?

La France n’a certes plus le rôle qu’elle avait pendant trois siècles, mais elle reste une grande puissance culturelle. Seulement, je voudrais ajouter que je ne crois pas à  une « exception française », je préfère le mot  «spécificité » française. Pour reprendre toute sa place, la France devrait se fondre dans l’Europe.

Parle-t-on le même français à  Beyrouth et à  Paris ?

On le parle mieux à l’étranger. Les Québécois sont allés jusqu’à  inventer des mots pour résister à l’anglais. Le vrai péril pour notre langue ne vient pas des pressions étrangères, mais plutôt de la délitescence de l’intérieur.

Vous êtes l’un des écrivains les plus médiatisés. Contrairement à d’autres, comme  Julien Gracq, vous ne refusez pas de passer à la télévision. Faut-il « apprivoiser » les médias aujourd’hui pour séduire le grand public ?

On dit souvent que j’aime passer à  la télévision. En réalité, un livre qui ne passe pas à  la télévision est perdu. J’ajoute tout de suite qu’un livre qui passe à  la télévision est défiguré, car on en fait un objet de spectacle. Il ne faut pas refuser le monde moderne, mais essayer d’être plus fort que les médias, ne pas se laisser imposer des règles. Je joue le jeu des médias, mais dans les médias, je joue mon jeu !

Dans votre dernier livre, vous utilisez le subterfuge d’un manuscrit pour condenser plusieurs théories, évoquer des philosophes, un peu à  la manière du Monde de Sophie. Votre livre est-il une invitation à  se cultiver, à  lire les auteurs dans le texte, ou bien un manuel pour les  fainéants que nous sommes ?

J’accepte tout à  fait la comparaison avec le livre de Jostein Gaarder. Mais je pense aussi que mon public a du talent. Tout livre réussi renvoie à d’autres livres. Celui-ci est né d’un double sentiment : d’abord, un émerveillement sur la beauté du monde. Je passe pour un écrivain du bonheur, mais je sais très bien que le monde est atroce, avec ses guerres, les tortures, le sida, le chômage, le cancer... Le deuxième sentiment, c’est celui de l’étonnement. Souvent, je me demande ce que je fais là. Quand j’étais petit, on m’avait appris que le sage est celui qui ne s’étonne de rien. Pour moi, c’est celui qui s’étonne de tout.

Vous êtes agrégé de philosophie. Pourquoi avoir opté pour le roman et non pour des traités ou des essais ?

Malgré ma formation initiale à  Normale Sup, j’ai très peu enseigné. Entré à  l’Unesco pour faire un remplacement de trois mois, j’y suis resté trente ans. Mes camarades philosophes de l’époque s’appelaient Gilles Deleuze, Michel Foucault, Louis Althuser. À côté d’eux, je me sentais un piètre philosophe ! En revanche, j’aurais été, je crois, un bon professeur : j’aime expliquer, transmettre. Ainsi, mon roman est une réflexion sur le temps. Qu’y avait-il avant ? C’est un mystère. Et quelle sorte d’éternité allons-nous connaître à  notre mort ? Aura-t-elle un sens ou ne sera-t-elle que néant ? Le temps est au cœur de mon œuvre. Le passé et le futur sont uniquement dans notre esprit. Et le présent ne dure jamais. Le fait même de le dire, de prononcer le mot « maintenant » c’est déjà  du passé. Pour moi, il est hors de doute que l’existence humaine est métaphysique puisque nous vivons dans un monde qui n’existe pas. Notre présent est perpétuel, sans cesse renouvelé, mais non éternel.

Dieu est la figure omniprésente et emblématique de votre œuvre (Au plaisir de Dieu, Dieu : sa vie, son œuvre, La création du monde). Y croyez-vous ou est-ce simplement le plus beau personnage rêvé en littérature ?

On me demande souvent si je crois en Dieu. J’ai écrit ce livre pour  répondre à cette question. En réalité, je suis agnostique, ce qui veut dire « je ne sais pas ». Certaines personnes savent que Dieu existe, comme Paul Claudel. Sartre, lui, sait que Dieu n’existe pas. Moi, je ne sais pas. J’espère seulement. Car si ce monde se réduit à ce que nous voyons  autour de nous, à la souffrance des gens, au désespoir, quelle atrocité ! J’ose espérer qu’il y aura autre chose. Pour employer un langage moderne, c’est plus « marrant » que Dieu existe !

Vous avez souvent fait mine de vouloir arrêter d’écrire et finalement, vous publiez sans cesse un nouveau livre... Pourquoi cette attitude ?

J’ai commencé à  écrire tard, vers 30 ans, et mes premiers livres ont été des demi-échecs. J’ai écrit Au revoir et merci, en pensant que j’arrêterais après et ce fut mon premier vrai succès. Ensuite à l’Unesco, je m’occupais de sciences humaines, de géographie, d’histoire de l’art, ce qui m’a donné des idées. J’ai écrit un grand roman historique, la Gloire de l’Empire, que j’ai proposé à Grasset. Il a été refusé. Alors, je suis allé voir Gallimard qui l’a publié. Il a été vendu à 400 000 exemplaires.  J’ai commencé à me considérer écrivain à  partir d’ Au plaisir de Dieu qui fut adapté à  la télévision. Mais, à  chaque fois, je suis sincère lorsque j’annonce que c’est le dernier.

Alors, toujours enthousiaste ?

Oui, je ne suis pas blasé. Je suis encore épaté !

Dans C’était bien, vous exprimiez  une lassitude mêlée à de la mélancolie. Dans La création du monde, rien de tel : vous êtes vivant, piquant, plein de verve. Que s’est-il passé ?

(En souriant) Je pense qu’entre maintenant et il y a trois ans, j’ai beaucoup rajeuni !

Quand vous regardez en arrière, éprouvez-vous des regrets ?

J’ai cru devoir travailler dans des bureaux. J’ai accepté des postes par conformisme social ou pour faire plaisir à  mon entourage. J’aurais dû avoir plus de courage et consacrer davantage de temps à ces deux activités : l’écriture et le plaisir !

Quel est votre meilleur livre ?

Le dernier. Ou le prochain !

 
 
© Kai Jünemann
« Pour moi, il est hors de doute que l’existence humaine est métaphysique puisque nous vivons dans un monde qui n’existe pas. Notre présent est perpétuel, sans cesse renouvelé, mais non éternel  »
 
BIBLIOGRAPHIE
La Création du monde de Jean d’Ormesson, Robert Laffont, 210 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166