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Entretien
Robert Solé, l'enfant d'Égypte
Né au Caire en 1946, Robert Solé est, de par ses identités multiples, un trait d’union entre les cultures. Romancier et essayiste, il vient d’être nommé directeur du Monde des livres. Entretien avec l’un des écrivains francophones les plus lus au Liban.

Par Rita Bassil el-Rami
2007 - 12
Dans chaque bibliothèque au Liban, trône Le Tarbouche de Robert Solé. La ville, les êtres et les parfums se confondent dans son œuvre, quête nostalgique, identitaire, de cette Égypte qui n’est plus tout à fait la même ni tout à fait une autre. Dans ses romans – Le Sémaphore d’Alexandrie (1994), La Mamelouka (1996) et Mazag (2000) – comme dans ses essais – L’Égypte, passion française (1997), Les Savants de Bonaparte (1998), Dictionnaire amoureux de l’Égypte (2001), Le Grand Voyage de l’obélisque (2004), Bonaparte à la conquête de l’Égypte (2006) –, l’auteur exprime, dans une langue fluide et imagée, sa passion pour cet Orient qu’il n’a jamais vraiment quitté.

Ce n’est qu’une vingtaine d’années après votre arrivée en France, à 37 ans, que vous écrivez votre premier roman, Le Tarbouche (prix Méditerranée 92), où vous dévoilez au public votre passion pour l’Égypte qui continue, aujourd’hui encore, à vous inspirer. Qu’est-ce qui vous lie encore à votre pays natal ?

Ce qui me lie à l’Égypte, c’est évidemment mon adolescence, mais aussi la vie de mes parents, celle de mes grands-parents, de plusieurs générations. Les liens de l’enfance sont extrêmement forts. Je pensais m’en être débarrassé pendant vingt ans, j’ai été rattrapé par mon passé. Je suis parti comme tous ceux qui ont quitté l’Égypte dans ces années-là avec une certaine amertume. On abandonnait un climat qui avait changé. On avait envie de tourner la page. J’ai voulu renouer avec ce passé-là, un peu comme mes lecteurs, d’ailleurs, qui me disent qu’en lisant Le Tarbouche, ils ont renoué avec l’Égypte.

« Nous avons toujours été entre deux : entre deux langues, entre deux cultures, entre deux églises, entre deux chaises… Ce n’est pas toujours très confortable, mais nos fesses sont faites ainsi », affirme Michel Batrakani, un personnage du Tarbouche… Vos identités à vous ne semblent pas « meurtrières ».

Elles ne sont pas meurtrières, mais douloureuses. Il est toujours douloureux d’être « entre deux ». Mais c’est une chose que j’ai acceptée, « positivée » comme on dit. Il faut la considérer comme une richesse.

Vous évoquez avec émotion et lucidité la fin de l’Égypte cosmopolite, qui provoqua l’exil d’un grand nombre d’Égyptiens, surtout chrétiens. Certains, comme vous, sont venus à Beyrouth. Assistons-nous en ce moment, au Liban, à ce même phénomène de départ forcé ?

Après l’Égypte, j’ai fait une année au collège des jésuites, à Jamhour, où j’ai passé mon bac français, ce qui explique mes liens étroits avec le Liban. La différence entre l’Égypte et le Liban, c’est qu’au Liban, les choses se sont maintenues. C’est un modèle communautaire où les religions continuent à cohabiter tant bien que mal. Au Liban, les chrétiens ne sont pas des citoyens de second degré ; ils partagent le pouvoir avec les musulmans. En outre, au Liban, il existe, depuis toujours, une tradition de l’émigration. En Égypte, ce n’était pas le cas : les Égyptiens de souche étaient liés à la vallée du Nil depuis des millénaires et n’imaginaient pas une seule seconde qu’ils pourraient un jour la quitter ; de même, les Égyptiens d’adoption, comme mes parents et mes grands-parents, avaient épousé ce pays et ne pensaient pas l’abandonner. Pour nous, qui sommes venus à Beyrouth au début des années 60, le Liban était le paradis. Il était, pour nous, synonyme de liberté.

L’Égypte d’aujourd’hui a beaucoup changé par rapport à l’Égypte de votre enfance. On n’y parle presque plus le français, la culture – comme dans tout le monde arabe malheureusement – est en décadence, le fanatisme est omniprésent... Quel regard porte-vous sur ce pays ?

Quand j’ai retrouvé l’Égypte, vingt ans après l’avoir quittée, j’ai constaté deux changements majeurs : le premier était démographique. La population avait doublé. Le deuxième changement était la disparition de ce cosmopolitisme égyptien, cette cohabitation de gens qui étaient d’origines ou de religions différentes. Avec les années, on constate aussi un radicalisme religieux qui a modifié le paysage : on voit, par exemple, de plus en plus de femmes voilées. Cela dit, je continue à retourner en Égypte, et si j’y retourne, si je m’intéresse à l’Égypte d’aujourd’hui, c’est qu’il y a des choses qui, heureusement, n’ont pas changé, comme la mentalité égyptienne ou comme l’humour égyptien auquel je suis très sensible et qui reste le même. Quand une chose me déplaît, je la dénonce : dans mon Dictionnaire amoureux de l’Égypte, je dis clairement qu’être amoureux d’un pays, c’est aussi voir tout ce qu’on déteste dans ce pays.

Comment expliquez-vous la fascination des Français pour l’Égypte ?

La fascination des Français s’explique par plusieurs raisons : d’abord, c’est une fascination pour l’Égypte ancienne. Il n’existe aucune autre civilisation ancienne ayant légué à l’humanité un si riche héritage. Il y a aussi ce côté mystérieux de l’Égypte ancienne, entretenu par le fait qu’on ne savait pas déchiffrer les hiéroglyphes. Il y a également le rapport des anciens Égyptiens à la mort, les momies. Ces morts qui n’étaient pas tout à fait morts. J’ajouterais à cela l’islam. L’islam qui fait peur et qui attire en même temps les Occidentaux. Un exotisme s’est ajouté à un autre, et tout cela fait que l’Égypte fascine l’Occident. Personnellement, je ne peux pas avoir cette fascination. Je suis « né dans la marmite ». Je ne peux pas avoir le même regard que celui des Occidentaux, même si je suis un francophone occidentalisé. L’Égypte est, pour moi, un amour d’enfance retrouvé. C’est aussi devenu un objet d’étude : depuis un certain nombre d’années, je me suis passionné pour l’Égypte non comme un spécialiste – je ne suis ni sociologue, ni égyptologue, ni économiste – mais comme un généraliste. Je m’intéresse à tous les aspects de ce pays. Le passé me permet de comprendre le présent et, en me penchant sur le présent, je comprends mieux le passé. Voilà mon approche de l’Égypte.
 
Et vos personnages ? Ont-ils réellement existé ? Vous les aimez très hauts en couleur, comme dans la Mamelouka ou Mazag.

Dans mes quatre romans, Le Tarbouche, la Mamelouka, Le Sémaphore d’Alexandrie et Mazag, où l’on retrouve la même famille, il ne s’agit pas de ma propre famille, mais d’une famille qui aurait pu être la mienne. Je n’ai presque rien inventé. Je me suis nourri de ces personnages hauts en couleur que j’ai côtoyés pendant toute mon enfance.

Vous relevez à la fois les bonnes vertus éducatives des implantations occidentales missionnaires comme les jésuites chez qui vous avez fait vos études, et l’exclusion par la langue des autres citoyens qui ne maîtrisent pas le français. À l’école, on apprend le Rhône et la Saône alors que l’Égypte ne figure même pas au programme… Où vous situez-vous par rapport à la francophonie ?

L’Égypte a une particularité très importante, qui la différencie du Liban, de l’Algérie, du Maroc ou de la Tunisie. Elle n’a pas été occupée par les Français mais par les Anglais. Or, pendant tout une époque, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale en particulier, et au-delà, une grande partie de la société égyptienne parlait le français. La langue française était même plus qu’une langue de salon : c’était la langue des affaires, de la justice, parfois même la langue de la politique. On était dans cette situation très particulière d’un pays arabe, occupé par les Anglais, et dont une certaine frange de la population, celle qui était aux commandes, parlait le français. D’où le statut exceptionnel de la langue française en Égypte. Cette francophonie a perdu sa « clientèle » dans les années 50 et 60 quand, en plus des Français, des Belges et des Suisses, sont partis les juifs, les Syro-Libanais, les Italiens, les Arméniens et les Grecs, qui parlaient le français. Il y avait bien sûr des coptes et des musulmans qui s’exprimaient en français, mais ce n’était pas la majorité. Le nombre de journaux francophones – une douzaine au total – a énormément diminué. La francophonie s’est réduite comme une peau de chagrin, et ce recul s’est aggravé avec le temps. Aujourd’hui, en Égypte, ce n’est plus la même francophonie : la plupart de ceux qui parlent le français n’ont pas été élevés dans un milieu francophone, ils l’ont appris comme une langue étrangère. Ce n’est plus du tout la même chose.
 
Vous êtes entré au Monde en 1969 par le biais de la rubrique religieuse. Pourquoi ce choix ?

C’était un pur hasard. J’ai posé ma candidature au Monde. Il se trouve qu’il y avait une place au Monde des religions, je l’ai prise parce que j’étais prêt à faire n’importe quoi pour entrer dans le journal, y compris balayer les couloirs ! J’ai eu une chance incroyable à l’âge de 23 ans. J’étais le plus jeune journaliste du Monde. Le résultat des courses, c’est que je suis aujourd’hui le plus ancien journaliste de la maison, mais non le plus âgé. Je n’ai jamais souffert de discriminations dues à mes origines. J’ai eu la chance d’évoluer dans un milieu intelligent où j’ai été bien accueilli.

Vous venez d’être nommé à la tête du Monde des Livres. Qu’espérez-vous lui apporter ?

Le Monde des Livres est une institution qui existe depuis longtemps, qui est solide, et qui évolue régulièrement comme tout le journal, parce qu’un journal, pour rester fidèle à lui-même, doit continuellement évoluer – même si cela peut paraître paradoxal. Le Monde des Livres a déjà évolué et va encore évoluer. À mon avis, il devrait aller dans le sens d’une plus grande indépendance, vers plus de limpidité, de clarté, de facilité de lecture... Il doit s’adresser à tous les lecteurs et non seulement à des lecteurs spécialisés, il doit faire aimer les livres à tout le monde. La première politesse à rendre au lecteur, c’est d’être accessible. On n’est pas là pour faire des exercices de style, mais pour être des passeurs, des vulgarisateurs, pour établir des liens entre ceux qui écrivent les livres et ceux qui les lisent.

Et par rapport à vos origines ?

Je ne suis pas seul à faire ce Monde des Livres, mais il y aura sans doute une attention particulière de ma part à tout ce qui vient du monde d’où je viens, c’est naturel !


 
 
© Philippe Matsas / Opale
« L’Égypte était dans cette situation très particulière d’un pays arabe occupé par les Anglais, et dont une certaine frange de la population, celle qui était aux commandes, parlait le français ! »
 
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