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Les tribulations de Le Clézio en Chine
Xu Jun, universitaire, traducteur et ami chinois du prix Nobel de littérature 2008, a recueilli les textes de quinze « causeries » prononcées par l’écrivain dans son pays, et dont certaines ont dû faire grincer quelques dents.

Par Jean-Claude Perrier
2019 - 05

J. M. G. Le Clézio est à n’en pas douter un grand écrivain, qui méritait amplement son prix Nobel de littérature 2008, puis son entrée, vivant, dans « La bibliothèque de la Pléiade », cette antichambre du Panthéon, à défaut de l’Académie française qui, semble-t-il, ne l’a jamais tenté. Trop nomade, trop baba cool, cet homme qui, été comme hiver, se promène en nu-pieds, trop rebelle peut-être, cet écrivain engagé, ce militant résolu pour la paix et les droits de l’homme – et de la femme – qu’il s’en vient même prêcher devant les étudiants d’une université chinoise. Sujets sensibles au pays du PCC de M. Xi, mais on ne censure pas un prix Nobel, ou alors on ne l’invite pas.
Pourtant, depuis 2011-2012, Le Clézio est visiting professor dans un certain nombre d’universités en Chine, celle de Nankin, en particulier. Il y donne, non point ce que d’aucuns appelleraient des « leçons », le terme fait trop officiel. Lui préfère celui de « causeries », plus littéraire. Quinze d’entre elles se voient aujourd’hui publiées, rassemblées par Xu Jun, un universitaire, traducteur de Désert en mandarin dès 1983, et occasion entre les deux hommes d’un premier échange épistolaire. Puis du Procès-verbal, en 1992, le premier roman de l’écrivain, prix Renaudot et succès immédiat dès 1963, l’auteur avait 23 ans. Après cela, Xu Jun et Le Clézio se rencontrent enfin à Nankin, en 1993, et deviennent amis. Ce dont témoigne l’avant-propos aux Causeries, où M. Xu se livre à une virulente critique de la société moderne, du matérialisme et du colonialisme, et se montre à l’écoute d’autrui, épris de justice. En réponse, dans son « Final » écrit à Nankin en 2017, Le Clézio dresse un portrait de celui qu’il appelle son « maître chinois », devenu un érudit, un intellectuel ouvert sur le monde, en dépit de ses origines modestes.

Au fil des textes, J. M. G. Le Clézio revient sur certains des thèmes qui lui sont chers et qu’il estime de son devoir, de sa mission (le terme lui paraîtrait peut-être trop prétentieux, mais c’est bien de cela qu’il s’agit) de défendre, en tant qu’écrivain « engagé ». La liberté, notamment d’expression, et les droits de l’homme, on l’a vu. Mais aussi le livre, symbole de la résistance de l’universalisme, seul antidote à ses yeux contre la mondialisation de la littérature. Le livre papier, bien sûr, témoin de l’ouverture à l’autre, lorsqu’il est traduit. Il entend que tout écrivain soit, comme lui, un militant résolu pour la paix. Et glisse au passage qu’à ses yeux, le roman le plus inventif de tous les temps est le Don Quichotte de Cervantès. On aimerait savoir ce qu’un lecteur chinois pense de ce conte farfelu en apparence, mais au fond assez politique.

Depuis tout jeune, Le Clézio confie vouer un culte à la civilisation et à la culture chinoises. Plus qu’à celles de l’Inde, apparemment, en dépit de son admiration pour le Mahabharata, et surtout la « Baghavad Gita ». Ce qui peut nous paraître curieux, mais c’est ainsi. Avoir voyagé, être traduit, lu et invité en Chine lui a permis de découvrir cet immense pays, d’aller « au contact », et de parler à sa jeunesse éduquée. Cela aussi, relève du « travail » de l’écrivain d’aujourd’hui, d’ouvrir toutes les portes possibles contre tous les obscurantismes, idéologiques, politiques, sexistes – et religieux, bien sûr. Grâce à des gens comme lui, la nouvelle génération chinoise se débarrassera-t-elle peut-être enfin de cette gangue communiste qui l’étouffe encore, sans la remplacer par la course au capitalisme et au consumérisme, cette mondialisation qui a asséché toutes les valeurs de l’Occident.
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE   
Quinze causeries en Chine : Aventures poétiques et échanges littéraires de J. M. G. Le Clézio, Avant-propos et recueil des textes par Xu Jun, Gallimard, 2019, 208 p.

 

 
 
 
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