FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Le clin d'œil de Nada Nassar-Chaoul
Allô ! Allô !


2015 - 06
C’est vraiment rageant. Au moins, pendant la guerre, c’était la faute à la ligne qui, comme on dit en bon franbanais, « n’accrochait pas ». On attendait des heures qu’elle « chauffe » et parfois, miracle ! mue par on ne sait quel obscur mais zélé technicien des PTT, la tonalité revenait et on se précipitait pour demander des nouvelles de toutes nos malheureuses cousines terrées sur les lignes de démarcation.

Aujourd’hui, aucun problème. Clac ! du premier coup, on a une ligne. Ravis de l’aubaine, on appelle notre banque pour savoir si on est au rouge après la frénésie de fringues à laquelle on s’est adonnés hier. Hélas, cédant à la mode internationale de la dépersonnalisation, notre banquier a décidé de bannir tout contact humain. C’est ainsi qu’on se retrouve à huit heures du mat en train d’écouter jusqu’à l’écœurement Les quatre saisons de Vivaldi, morceau de prédilection des patrons libanais, quand ce n’est pas Für Elise qui vous rappelle les gammes trébuchantes sur lesquelles s’exerçait inlassablement la fille des voisins, musicienne en herbe ratée.

Au bout de longues minutes, a bedroom voice vous chuchote enfin « allô » sur un ton désespéré. Vous soupçonnez fortement toutes les standardistes avec leur voix de film hard d’être à la recherche d’un mari. Nullement intéressée par cette proposition tacite malhonnête, vous sommez la donzelle de parler plus haut. Elle vous punit avec, à nouveau, Les quatre saisons. Vous abandonnez la partie. Tant pis pour votre compte qui restera au rouge.

Dans les grands hôpitaux de la ville, ce n’est guère mieux. Au bout de longues minutes d’attente, vous obtenez enfin un être humain au bout de la ligne. Dès que vous prononcez le nom de votre praticien préféré, un standardiste haineux vous annonce qu’il n’est pas là. Mystère ! Comment le sait-il ? A-t-il une caméra cachée à la porte de toutes les cliniques de médecins ?

Mais sur le mode déshumanisé, la palme est remportée par nos chaînes télé qui, pour de sordides motifs de restrictions budgétaires, ont impitoyablement renvoyé toutes leurs speakerines. On adorait scruter leurs coiffures délirantes, leurs méga-boucles d’oreilles, sans compter leurs tops échancrés qui faisaient plaisir aux maris affalés sur leur canapé avant les nouvelles du soir.

À la place, une voix lugubre vous annonce désormais des programmes à l’avenant.

Allô ! Allô ! Au secours !
 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166