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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le clin d'œil de Nada Nassar-Chaoul
Soma Story


2013 - 08
À l’église, lors des funérailles, elle est placée dans une travée latérale, comme il sied à sa condition. On la reconnaît au fait qu’elle est la seule à pleurer un « Master » acariâtre ou une « Madam » grincheuse que même ses propres enfants n’arrivaient plus à supporter vers la fin. Vouée aux tâches les plus triviales et aux longues nuits sans sommeil, elle n’en pleure pas moins à chaudes larmes ses vieux maîtres tyranniques, ce qui fait un peu honte aux membres de la famille qui tentent en vain de verser une petite larme. Pour se donner une contenance, ils entreprennent de la consoler. Plutôt gauchement, il faut dire.

Lorsqu’elle est arrivée chez eux, elle n’avait pour tout bagage qu’une brosse à dents, de la pâte dentifrice et des photos de gosses tout bruns égaillés dans la poussière d’une hutte en terre. Invariablement dotée d’un mari « no good » occupé à boire et à la tromper, elle avait laissé ses enfants avec sa mère et leur envoyait consciencieusement tous les mois tout ce qu’elle gagnait. Il lui arrivait de pleurer en regardant leurs photos. Elle se consolait alors auprès de la Sainte Vierge dont la photo – très kitsch avec ses innombrables colliers de fleurs multicolores – trônait dans sa chambre, à côté de celle d’un Enfant Jésus rose et joufflu. Pour rien au monde elle n’aurait manqué de leur changer les fleurs chaque matin, ni de leur allumer un cierge les jours où les enfants de ses maîtres – des cancres finis – passaient des examens. C’est d’ailleurs elle qui avait signalé à leur maman que l’aîné avait commencé à fumer – elle l’avait remarqué à l’odeur de ses vêtements – et que la cadette passait des heures au téléphone avec un « boy » à la voix « very bad ».

S’il avait fallu des mois pour la convaincre de ne pas servir le café aux messieurs avant les dames, c’est aujourd’hui à elle qu’on demande de retrouver les clés perpétuellement disparues de Madame, les lunettes introuvables de Monsieur que cela met en rogne, et même la convocation au bac du plus jeune qui l’avait fourrée sous son lit dans l’espoir de ne pas y aller.

Elle trouve tout, s’occupe de tout et sait tout grâce au mystérieux réseau qu’elle forme avec ses compatriotes. Avec elle, on a un foyer, même si on passe toute la journée au bureau.

Le dimanche, elle compense votre paresse côté messe en priant pour vous à Harissa.

Et ne manque pas, au retour, de visiter au cimetière sa défunte « Madam ».
 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166