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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le clin d'œil de Nada Nassar-Chaoul
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2013 - 02
C’était durant les années noires de la guerre. Entre deux bombardements, on guettait son coup de fil nous annonçant l’arrivée de la « collection ». Un grand mot, en vérité, pour quelques robes et jupes glanées au fil de l’inspiration dans Paris, mais soigneusement choisies à la taille de chacune de nous et à son goût.

Samia était veuve depuis qu’une méchante bombe lui avait fauché, dans la fleur de l’âge, un mari aussi beau que généreux. Pour joindre les deux bouts, cette jeune femme toujours gaie n’hésitait pas à braver les dangers du trajet redoutable de l’aéroport. Installée chez une sœur fortunée à Paris, elle faisait avec elle les magasins, et dans ses valises, elle nous ramenait non seulement les nouveautés de la mode parisienne, mais encore les traits et les couleurs d’une vie « normale ». 

Et c’était la bousculade avec les voisines. On s’arrachait les robes à épaulettes rembourrées qui nous faisaient ressembler à la méchante Alex Carrington de Dynasty, série-culte dont on suivait les épisodes palpitants à la télé quand on avait l’électricité. Et quand on se désolait qu’une jupe soit trop longue, un chemisier trop étroit ou que la robe de vos rêves vous boudine, Samia-aux-doigts-de-fée était toujours là pour vous. Munie de son mètre à coudre et de ses épingles, elle se mettait à genoux, et avec des mots mystérieux de couturière comme « reposer la taille » ou « donner de l’espace au corsage », elle arrivait à gommer le galbe trop prononcé d’une hanche et à mettre en valeur « le buste », comme elle disait car elle était prude.

Après la séance d’essayage, elle insistait toujours pour faire du café. Entre deux tasses brûlantes, vous racontiez vos amours contrariées, le fait qu’IL n’avait pas appelé depuis trois jours et qu’IL ne se déclarait toujours pas. Fortes de leur expérience de femmes mariées et de leur connaissance – supposée – de la secte opaque « des hommes », vos voisines compatissantes vous donnaient des conseils plus contradictoires les uns que les autres : il y avait le camp psychorigide du « n’avoue jamais » avec son corollaire obligé « ne l’appelle jamais », et celui, plus humble – et plus réaliste – du « ne le laisse quand même pas t’oublier ».
Après, on passait au sujet brûlant de l’avarice de la voisine du 5e qui avait une clé à son frigo, si, si, je vous assure, je l’ai vue de mes propres yeux, et à celui, sulfureux, de la mauvaise conduite de la fille du 4e qui n’était pas rentrée de la nuit, aux dires de la vieille fille du rez-de-chaussée qui la guettait ferme, une source on ne peut plus fiable.

La pause-approvisionnement des combattants tirant à sa fin, tout le monde le savait, en début d’après-midi, il était temps de se calfeutrer chez soi en attendant les premières roquettes et la descente obligée à l’abri. On terminait la séance sur des considérations sur « la situation », la dernière déclaration de Cheikh Pierre qui était loin d’être optimiste, les informations secrètes de Tante Yvonne qui avait un arrière-petit-cousin-milicien-qui-en-savait-long et on se demandait rituellement  « quand tout cela finirait ». 

La mode, on le sait, c’est du sérieux.
 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166