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Le trésor caché de Naguib Mahfouz


Par Tarek Abi Samra
2019 - 02


Dix-huit nouvelles de Naguib Mahfouz vien-nent d’être publiées pour la première fois dans un livre. On doit leur découverte à Mohamed Shoair, un journaliste et critique littéraire égyptien qui, il y a quelques années, s’était donné pour tâche de retrouver le manuscrit de l’un des plus célèbres romans de Mahfouz, Les Fils de la médina. Ses recherches n’ont malheureusement pas abouti ; néanmoins il a pu dénicher un petit trésor : une petite boîte que la fille du romancier lui a remise et qui contient des cahiers, des lettres, quelques manuscrits de romans, des contrats de traduction ainsi qu’un dossier sur lequel Mahfouz a écrit à la main : « Nouvelles publiées, rédigées entre 1993 et 1994. » Or Shoair a constaté que parmi les quarante récits regroupés dans ce dossier, dix-sept n’ont été publiés que dans la revue Nisf el-dounia tandis qu’un seul est absolument inédit. Réunies dans un recueil intitulé Hams el-noujoum (Le chuchotement des étoiles), et précédées d’une introduction de Shoair, ces nouvelles sont parues chez Dar el-Saqi le 11 décembre 2018, jour anniversaire du maître égyptien. 

Il est légitime de se demander si ces textes présentent un intérêt réel pour quiconque d’autre qu’un universitaire ou un biographe – car, après tout, l’auteur lui-même s’est abstenu (ou a négligé) de les publier dans un livre ; mais leur lecture balaie toute réserve. Ces nouvelles nous replongent immédiatement dans l’univers unique et fascinant de Mahfouz, celui de la hâra (quartier) anonyme et grouillante de vie, à la fois symbole de l’Égypte, du monde et de la création toute entière. Dans ces récits si courts, et dont le plus long ne dépasse pas les cinq pages, nous retrouvons également ce style si particulier qui mêle inextricablement le réalisme à l’allégorisme, et que Mahfouz commença à développer vers la fin des années 1950, après s’être éloigné du réalisme pur de sa fameuse Trilogie du Caire.

Il n’est peut-être pas futile de noter que Mahfouz est l’un des très rares grands romanciers à avoir si souvent recours à l’écriture allégorique (Melville, Kafka, Saramago et Coetzee sont parmi les quelques noms qui peuvent venir à l’esprit). C’est que l’allégorie, avec son habituel schématisme excessif et son caractère quelque peu grandiose, sied probablement mal au roman (et, par extension, à la nouvelle), à ce genre littéraire qui s’occupe surtout de la complexité et de l’ambiguïté de l’existence humaine, tout en n’omettant rien de ses aspects triviaux. 

Or les romans et les nouvelles allégoriques de Mahfouz sont si réussis car ses allégories sont aussi complexes et ambiguës que la vie, à tel point qu’elles en deviennent presque opaques et qu’on peine à leur trouver un sens univoque. Il est vrai que nombre de commentateurs se plaisent à fournir de ses textes des interprétations, surtout politiques et religieuses, où chaque élément du récit se trouve être un symbole limpide d’une idée abstraite bien déterminée ; mais si pareille rigidité caractérisait vraiment notre auteur, la valeur littéraire de son œuvre serait bien peu de chose. Ce schématisme que certains attribuent injustement à Mahfouz est démenti par chacune de ces dix-huit nouvelles : comme beaucoup de ses autres œuvres, elles génèrent d’elles-mêmes, presque sans effort de la part du lecteur, une multiplicité d’interprétations dans l’esprit de celui-ci ; et même celles qui versent le plus dans le fantastique peuvent toujours être lues comme de simples histoires réalistes.
 
 
 BIBLIOGRAPHIE 

Hams el-noujoum (Le chuchotement des étoiles) de Naguib Mahfouz, Dar el-Saqi, 2019, 144 p.
 

 
 
D.R.
Même les nouvelles qui versent le plus dans le fantastique peuvent être lues comme de simples histoires réalistes.
 
2019-10 / NUMÉRO 160