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Prix Nobel de littérature 2009 - À la recherche d’un langage innocent
Elle appartient à la minorité germanique. Enfance et jeunesse sous le régime Ceaucescu, la Securitate, la mise sur écoute et les menaces à rendre fous surveillants et surveillés. Or le roumain est la langue du régime. Comment mâcher la même bouillie verbale que les tyrans ?

Par Fifi Abou Dib
2010 - 02
Chez Herta Müller, ont trouve partout quantité de petits tas de minuscules coupures de journaux roumains, parfois de la taille d’un mot, parfois d’un titre. Pourquoi ? Pour apprivoiser, dit-elle, cette langue dans laquelle a baigné son enfance, et qu’elle ne connaît presque pas.

Cette femme de 56 ans est née en Transylvanie, région de la Roumanie rendue célèbre par la légende de Dracula. Elle appartient à la minorité germanique. Dans sa famille comme dans son village, on ne parle que l’allemand. Enfance et jeunesse sous le régime Ceaucescu. Dracula, c’est le communisme de délation et la Securitate, la mise sur écoute, les convocations et les menaces à rendre fous surveillants et surveillés. Or le roumain est la langue du régime. Comment mâcher la même bouillie verbale que les tyrans ?

Herta Müller écrit en allemand. En écrivant, elle cherche à créer une langue vierge, intacte, innocente. Elle veut  verbaliser sa réalité, vivre ce qu’il lui est interdit de vivre, « à la hauteur de ses rêves ». Telle est la source de cette prose puissante aux accents parfois prophétiques. Elle écrit de courts récits d’inspiration autobiographique qui paraissent en Allemagne sous le titre Bas-fonds (1984). En 1987, soit deux ans avant la chute du régime, elle réussit à s’enfuir à Berlin avec son mari Richard Wagner. Elle y emporte son passé, sa crainte définitive du retour de la dictature en tout lieu, et cette vigilance qui ne la quitte plus, cette méfiance qui l’empêche de parler, qui lui fait subir les interviews comme autant d’interrogatoires.

Parmi ses principaux livres traduits en français figurent L’Homme est un grand faisan sur terre (Maren Sell, 1991, et Folio, 1997) et La Convocation (éd. Métailié, 2001).

Dans le premier, Herta Müller raconte, en plans brefs et cruels, teintés d’une poésie déroutante, la vie au jour le jour d’une famille de paysans germano-roumains qui essaie d’obtenir des passeports pour quitter le pays. Elle y dénonce la corruption qui rampe à tous les niveaux de la société, des officiels dont on n’attend pas mieux au brave postier et au curé lui-même. Ceux qui veulent quitter le pays ne peuvent donner que ce qu’ils ont. Ils le donnent. De leurs sacs de farine jusqu’au corps de leurs filles et de leurs femmes. Et ils partent. Ils reviendront. Ils porteront des vêtements qu’on porte à l’Ouest, des chaussures qui les mettent en déséquilibre dans l’ornière du village. Ils reviendront avec des objets de l’Ouest, des jouets de l’Ouest, des coiffures, des bijoux, du maquillage de l’Ouest, signe de leur réussite sociale… et sur leur joue « une larme de verre ».
Dans La Convocation, la narratrice, ouvrière dans une usine de confection, a été convoquée par la Securitate. Dans le tramway qui la conduit à ce rendez-vous inquiétant, elle lutte contre l’angoisse. Elle tente de résister au sentiment d’humiliation que son interrogateur va essayer de lui infliger dès son arrivée. Elle porte la blouse de son amie disparue. Pour elle, il lui faut résister. Ce trajet, avec les réflexions qu’il suscite, sert à l’auteure de prétexte pour imaginer et raconter les principaux épisodes de la vie de la narratrice. Le hasard fait que le tramway ne s’arrête pas à la station où elle doit descendre. Un signe ? Elle décide de ne pas se rendre à la convocation.

En remettant son prix à Herta Müller, douzième femme à recevoir le Nobel, l’Académie suédoise a précisé qu’elle le lui attribuait pour avoir « avec la densité de la poésie et la franchise de la prose, dépeint l’univers des déshérités ». Mais le combat de Herta Müller est loin d’être fini. « Plus de 40% de ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir en Roumanie viennent de la Securitate et se protègent entre eux », a-t-elle affirmé au quotidien Le Monde, ajoutant : « La Roumanie postcommuniste ne s’est pas débarrassée des horreurs communistes, dont la délation et l’anéantissement de l’intimité étaient les mécanismes les plus perfides. » Le Nobel la protègera-t-il au moins de ses démons ?

 
 
D.R.
 
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