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En attendant le reste du monde
Lire des histoires afin de permettre que s’opère l’identification à des fictions venues d’ailleurs est un moyen de comprendre qu’il n’y a pas que soi et que sa culture sur terre.

Par Charif Majdalani
2014 - 08



À ceux, de plus en plus nombreux, qui doutent des multiples fonctions et utilités de la littérature, l’écrivain irlandais Colum McCann a apporté une réponse forte en fondant, dans le courant de l’année 2013 l’association « Narrative  4 ». Un des buts essentiels de cette association, fondée à Chicago, est de vaincre le repli sur soi en poussant les hommes à raconter des histoires et à lire celles des autres. Raconter et lire des histoires afin de permettre que s’opère l’identification à des personnages et à des fictions venues d’ailleurs, voici en effet un meilleur moyen de s’ouvrir au monde et de comprendre qu’il n’y a pas que soi et que sa culture sur terre. Pour les curieux et les amateurs de littérature, cela pourrait apparaître comme une lapalissade, sauf qu’aujourd’hui, tenter d’agir par la littérature contre l’ignorance et le rejet de la différence est une chose audacieuse. Pour cela « Narrative  4 » mène campagne pour pousser les enfants à écrire des récits et à les échanger, afin de leur permettre de découvrir que l’autre, même s’il est loin dans l’espace ou par la langue ou par le mode de vie, n’est pas un être inaccessible et incompréhensible, au contraire, et qu’avec lui et son univers, l’empathie est possible. C’est ainsi que des échanges ont déjà eu lieu entre des lycéens américains, mexicains, irlandais et sud-africains. Il y a certes encore beaucoup à faire pour que l’idée d’internationalisme et d’ouverture prenne tout son sens et que l’objectif (« Une narration globale » ou « faire raconter un millions d’histoires dans cent pays en quelque années », comme l’écrit McCann) soit atteint. Mais ce début est déjà en soi une belle réussite.

Parallèlement à ce grand et beau projet et afin de le soutenir, « Narrative  4 » s’est associée au magazine américain Esquire afin de réunir une anthologie de petits textes sur un thème un peu étrange, proposé par la revue elle-même, « Être un homme ». Soixante-quinze écrivains ont ainsi donné chacun une petite nouvelle ou un court texte, allant de quelques lignes à quatre ou cinq pages. Ces textes, légèrement modifiés, ont ensuite été réunis en un ouvrage introduit par Colum McCann et traduit tout récemment en français aux éditions Belfond, sous le titre Être un homme : 75 auteurs réunis par Colum McCann. Parmi les nombreux contributeurs, on trouve aussi bien des gens connus, tels McCann lui-même, Ian MacEwan ou Salman Rushdie, que d’autres qui le sont moins ou qui viennent d’entrer en littérature, notamment aux États-Unis. On y trouve aussi, à côté de gens de la culture, danseurs, musiciens ou critiques d’art américains et britanniques, des noms d’écrivains de langue anglaise issus de diverses parties du monde et plus ou moins récemment émigrés en Amérique, tels le Libanais Rabih Alameddine, le Serbe Aleksandar Hemon, la Nigériane Chimanda Ngozi Adichie ou l’Iranienne Dina Nayeri. Les uns et les autres parviennent à décliner, de manières très diverses et parfois très subtiles, le thème proposé. On y trouve une très belle évocation d’un amant mort (Rabih Alameddine), le récit de la rencontre entre une danseuse de cabaret et un poivrot qui s’avère un homme non par sa masculinité absente mais par sa capacité d’empathie avec la misère du monde (Ayana Mathis) ou l’histoire d’un narrateur passé par une série de réincarnations avant de devenir un homme et de découvrir la sexualité masculine (Giaconda Belli). Il y a des textes assez cocasses où la virilité est ridiculisée (Aleksandar Hemon), d’autres sur les rapports de l’homme à sa mère quand c’est celle-ci qui a un caractère mâle (Patrick McGrath) et d’autres encore sur le regard porté par l’enfant émigré sur son père aux premiers jours de l’arrivée dans le pays nouveau (Dina Nayéri). L’ensemble est agréable à lire, on y flâne avec envie, on découvre des voix nouvelles et des talents que l’on ignorait, ce qui est extrêmement plaisant. Sauf que l’on ne comprend pas bien le rapport immédiat de tout cela avec l’idée des « millions d’histoires » rêvée par Colum McCann, d’autant que tous ces récits ou presque ramènent à des réalités et à des référents occidentaux, voire carrément américains. Et ce qui, évidemment demeure problématique, c’est qu’à l’exception de deux d’entre eux (le Colombien Juan Gabriel Vasquez, et l’Israélien Assaf Gavron), tous les écrivains réunis (soit donc soixante-treize) supposés venir du monde entier écrivent en anglais et viennent des États-Unis ou du Royaume Uni. Certes, et nous l’avons déjà noté, plus d’une dizaine d’entre eux sont issus de l’émigration et pourraient illustrer, quoique modestement, le souci de pluralité des promoteurs du projet. Reste tout de même, et sans gloser sur la singulière manière de concevoir le reste du monde quand on est américain, que pour illustrer et soutenir un projet censé couvrir la planète entière, on est encore assez loin du compte. Et c’est bien dommage.

Être un homme : 75 auteurs réunis par Colum McCann, traduit de l’anglais, Belfond, 2014, 300 p.

 
 
 
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