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Chroniques du grand cirque


Par Anthony KARAM
2012 - 09
Dans la nouvelle qui entame le dernier recueil d’Etgar Keret, un auteur également nommé Keret est pris en otage et mis en joue par trois hommes armés dont l’exigence est... qu’il leur raconte une histoire. Sinon ils le tuent, sinon il meurt. « Si tu veux obtenir quelque chose dans ce pays, tu dois l’exiger de force. » Il se met alors à leur décrire sa propre situation d’otage. Un des bandits s’emporte : ce n’est pas une histoire, ça, mais plutôt un témoignage de première main, et le rapport factuel, ce n’est pas du tout ce qu’on veut. Il t’est demandé à toi, auteur, d’utiliser ton imagination, de créer, d’inventer. Ainsi, dans Au pays des mensonges, la réalité la plus crue fait d’emblée irruption, et de la façon la plus réjouissante, sur la page blanche.

Après ce démarrage en trombe, l’auteur est par la suite tout à fait débloqué, et nous livre sur deux cent pages pas moins de trente-neuf nouvelles parfois extrêmement courtes, en tous cas jamais plus longues que quelques paragraphes. Il faudrait lire Keret ne serait-ce que pour se rendre compte de ce qu’on peut proposer en deux ou trois pages. Les tours ici mis à leur disposition permettent aux protagonistes d’échapper au réel. Une restauratrice qui refuse de faire shiva pour son mari défunt et garde ouvert son restaurant miteux le lendemain du décès est assaillie par une horde de clients russes à l’appétit vorace, qui finit par réveiller en elle son deuil inachevé. Un homme, abandonné par sa femme, et en permanence confondu avec d’autres personnes, s’en accommode, puis finit par sortir de sa dépression en usurpant des identités et en accordant dans un bar des consultations à d’autres personnes esseulées. Ailleurs, Robbie, menteur invétéré (qui donne son titre à la version française), est rattrapé par le réel et confronté à ses propres histoires quand il découvre que le sujet de ses mensonges - multiples il faut dire - et de celui des autres, existe vraiment dans une autre dimension, et qu’il suffit de tourner une poignée de porte pour y accéder.

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C’est peu dire que Etgar Keret tranche avec la tradition littéraire israélienne. Né en 1967, considéré malgré lui comme un porte-voix, il fait partie de la nouvelle génération d’auteurs plus concernés par les ravages existentiels personnels induits par la situation pour le moins extrême dans laquelle leur pays se trouve que par les impasses et les béances contemporaines de l’histoire juive - Aharon Appelfeld - ou encore les tiraillements moraux et la mise à plat des fondamentaux du jeune État - A. B. Yehoshua, Amos Oz, et David Grossman. Sa réflexion sur les contours de l’identité personnelle fait d’ailleurs plus partie d’une tradition littéraire juive américaine (à laquelle l’auteur aime d’ailleurs se rattacher) qu’israélienne. L’hébreu classique est ici bousculé par les formules argotiques, par les expressions arabes, et le style n’en est que plus direct, et les situations en deviennent universelles. Bien souvent on ne se pose même plus la question de savoir si l’action se passe en Israël ou, au hasard, à New York, et au fond peu importe.

Très vite, les histoires truculentes s’accumulant, on se rend bien compte que le propos est loin d’être anecdotique, que l’effort fait pour amuser le lecteur n’est qu’apparent, et que bien que celui-ci soit distrait par les situations, tout comme chez Samuel Beckett, chacune éclaire à sa façon un pan du grand cirque de l’humanité. Ces nouvelles récentes ont plus de maturité que les cinq recueils précédents de l’auteur, passé entre temps par la case cinéma (il a notamment co-écrit et co-réalisé avec son épouse Shira Geffen, Les Méduses, fable onirique et chorale dans Tel-Aviv, lauréat de la Caméra d’Or à Cannes en 2007). Dans ce Pays des mensonges, Keret semble plus concerné par ses personnages qu’auparavant, il n’a pas non plus peur de se mettre en scène, ou d’évoquer la vie de famille. Il livre, en deux pages, le portrait sans concessions d’un mariage qui implose, vu du point de vue de l’enfant. Plus loin, un père divorcé échafaude avec son fils un plan terrible et particulièrement violent pour punir une babysitter négligente, mais celle-ci n’est autre que ... la mère de son ex-femme et la grand-mère du petit. Plus loin encore, c’est un mélange de peur d’être débordé et de capitulation qui pousse un père à se débarrasser de son fils en le mettant devant la télévison, des dessins animés (Keret est également scénariste de films d’animation), avec des conséquences échappant à tout contrôle. 

Les nombreux personnages incongrus surgissant au fil des pages échappent à leur réalité à travers des histoires qui les définissent et les amplifient. Chacun à sa façon. Des filles qui ont passé leur enfance sur un réfrigérateur, des agents d’assurance qui n’ont pas pensé en souscrire pour eux-mêmes, des brutes réincarnées en Winnie l’Ourson, une femme qui se rend soudainement compte que ses vingt-huit derniers amants s’appelaient tous Ari, chacun profite des quelques pages qui lui sont imparties pour y aller de son shtick, de son petit numéro, et échapper à sa condition.

Tout Keret est là, dans ces histoires apparemment drôles, des situations incongrues, parfois absurdes, à la lisière du fantastique, mais poussant très vite à réfléchir sur le sens de la vie, laissant au fond un goût amer, et parfois d’une tristesse terrible et sans espoir. Dans ces décollages du banal vers l’extravagant et retour c’est, bien sûr, d’abord Kafka qui vient à l’esprit (l’auteur le cite comme sa plus grande référence) mais aussi certaines nouvelles de Gogol et de Borges. 

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Une des plus belles nouvelles d’Au pays des mensonges dit tout en trois pages sur la précarité des identités. Ella trouve sous la langue de Tsiki, l’amant endormi à ses côtés, une petite fermeture éclair. Quand elle l’ouvre, c’est tout l’homme qui s’ouvre « comme une huître », laissant émerger une autre personne : Jurgen. Jurgen qui a un bouc, Jurgen qui a des favoris méticuleusement taillés, et qui n’est pas circoncis. La relation continue alors avec le nouveau venu jusqu’à ce qu’elle découvre qu’elle a elle aussi la même ouverture, et la nouvelle s’achève sur Ella s’explorant et essayant d’imaginer qui pourrait bien être à l’intérieur. 


 
 
Dans ces décollages du banal vers l’extravagant et retour c’est, bien sûr, d’abord Kafka qui vient à l’esprit
 
BIBLIOGRAPHIE
Au pays des mensonges de Etgar Keret, traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, Actes Sud, 208 p.
 
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