FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2019-10 / NUMÉRO 160   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Rencontre
Yasmine Chami : « Je veux inventer une forme qui dise la présence dans l'absence. »


Par Joséphine Hobeika
2019 - 03
Née en 1966 à Casablanca, la romancière franco-marocaine Yasmine Chami est normalienne, agrégée de sciences sociales et anthropologue. Après avoir étudié les lignées de femmes migrantes et les conséquences de la migration sur leur représentation de la maternité et de la filiation, elle a dirigé la Maison des Arts de Casablanca puis organisé des émissions télévisées sur des questions sociétales marocaines. Après Cérémonies (Actes Sud, 1999) et Mourir est un enchantement (Actes Sud, 2017), elle publie son troisième roman, Médée chérie (Actes Sud, 2019).

Avant même que ses enfants ne le lui confirment, Médée, une sculptrice renommée, le sait déjà : son mari, Ismaël, brillant chirurgien qu'elle accompagne à un congrès, l'a abandonnée dans l'anonymat de l'aéroport de Roissy. Pétrifiée, elle décide de s'installer dans une chambre d'hôtel où elle ne peut aller qu'à l'intérieur d'elle-même, pour retrouver sa force primordiale. « Ainsi rendue à elle-même dans cette chambre nue, Médée déchirait un à un les voiles qui lui dérobaient le sens de son existence, elle découvrait l'espace étroit qu'elle s'était elle-même assigné, endossant, en même temps que l'amour d’Ismaël, tous les sacrifices de l'amour. »

La phrase à la fois ample et dense de l'auteure accompagne la quête initiatique d'une femme dans le gouffre de la perte. L'archéologie sinueuse de sa mémoire va lui rappeler sa double posture créatrice, celle de la maternité et de la sculpture, et elle va retrouver son élan artistique, « cette énergie qui traversait la matière, créant des liens improbables entre la dureté du marbre et la transparence de la résine, la mollesse de la cire et la violence de l'acier »…

Le titre Médée chérie n'annonce-t-il pas la vaste isotopie mythologique qui traverse le roman ?

Mon livre a été construit en référence à la Médée d'Euripide. J'ai découvert ce texte en Khâgne, lorsque je traduisais le monologue où la fille du roi de Colchide s'interroge sur le sacrifice de ses enfants. J'ai été frappée par la violence mythique de cette femme, une violence des origines. Il semble que le récit originel n’incluait pas le meurtre des enfants et il est intéressant de voir comment l'histoire de cette femme, étrangère, abandonnée par son mari, a été réécrite par les hommes, chargée de toutes les mauvaises intentions, de toute la part noire de la représentation du féminin.
Médée incarne à la fois celle qui conçoit par la pensée et celle qui a la puissance de pensée, on est entre la magie, la sorcellerie et la puissance du savoir. Mon héroïne partage avec elle cette puissance de pensée (qui se matérialise par la création artistique), en plus de procréer. Sous d'autres aspects, mon personnage est une anti-Médée, elle ne nourrit aucune rancœur vis-à-vis d’Ismaël et a le souci de protéger ses enfants, ayant conscience de la puissance destructrice qu'elle peut leur transmettre. « La nuit d'une mère est un abîme pour ses enfants, s'ils l'effleurent, elle leur colle à l'âme pour le restant de leurs jours. »

 
Dans quelle mesure le thème du sacrifice est-il fondateur du récit ?

Face à Médée, j'ai choisi Ismaël : l'onomastique est révélatrice. Dans la Bible et le Coran, Ismaël est le fils sacrifié d'Abraham, et la lignée masculine dans toute sa gloire, avec le sacrifice au-dessus de la tête. Mon personnage va sacrifier Médée et tout ce qu'il a construit, or le sacrificateur est toujours sacrifié. Dans le roman, il est neurochirurgien, il coupe pour réparer ; elle, elle donne forme dans la pierre. Il y a un écho dans leur démarche, mais il se sent moins puissant qu'elle car il peut manquer son geste, tandis qu'elle est dans la création, elle enfante dans la chair et dans la pierre. Ils sont en miroir décalé. Socialement elle est moins reconnue que lui, mais il connaît sa force et sa puissance. 
Mon texte s'articule sur la violence, le sacrifice et la création, des thématiques très anciennes et très contemporaines. Médée se demande sans cesse ce qu'elle a dû sacrifier pour être artiste, ce qu'elle paie dans sa solitude abyssale. Elle a essayé de se faire toute petite, mais on est toujours trop grande quand on crée autre chose que sa famille. Médée ne se sent pas légitime dans son activité même si c'est une artiste renommée. Elle sait que pour créer, elle va chercher la part la plus sacrée d'elle-même, et elle a l'impression de la voler aux siens. Là encore c'est une anti-Médée, car l'héroïne est profondément généreuse.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

J'ai tout d'abord écrit ce texte à l'intérieur de moi, pour dire à quel point rester dans l'amour et dans l'humilité de l'amour est compliqué. Le monde, construit pour les hommes, pousse les femmes à créer des réseaux féminins, avec une rivalité interne épouvantable, cannibale et prédatrice pour les hommes. Cela renforce le schéma de la sorcière. Elles sont en lutte pour installer la puissance du féminin et en même temps, elles sont en lutte les unes contre les autres pour affirmer leur force individuelle, qui passe par la possession d'un homme puissant socialement. Médée tourne le dos à ces schémas de gynécée et le paie, elle a fait le choix de la sincérité dans sa relation amoureuse, ce qui explique sa sidération au moment de l'abandon.
Dans tous les cas, les hommes et les femmes sont otages d'un système où ils sont l'un pour l'autre des objets fantasmatiques de représentations de leur propre puissance, ce qui les sépare ; or Médée croit en la force du lien. Elle a fait le pari de la liberté dans l'amour, qui était nécessaire pour pouvoir créer.

Quel est le rôle du projet artistique dans la résilience de Médée ?

Lorsque mon personnage perd connaissance dans les toilettes de l'aéroport, c'est une dame-pipi qui la prend en charge, ce n'est pas un hasard : Médée revient à l'origine de l'être et retrouve ses fonctions primitives, entre les bras de Tanya, qui a quitté Bagdad et a tout perdu. Son histoire fait écho à celle de Médée, qui est réfugiée de sa vie. Elle n'a plus de terre ni d'être.
Elle peut inventer une forme qui dit l'absence de présence et qui pose la question du réfugié, celui qui n'a plus de lieu de mémoire et qui doit exister dans le deuil de ce qu'il a été. En ce sens, Médée est une réfugiée, elle doit apprendre à avancer seule, ce qui a toujours été le cas, sauf qu'elle pensait qu'elle ne l'était pas. La perte, c'est la perte de l'illusion d'être accompagnée.

Au fil de votre écriture, comment l'intertextualité s'articule-t-elle ?

Mon personnage s'inscrit dans une lignée de femmes qu'elle évoque plus ou moins explicitement. Il y a un clin d’œil à Virginia Woolf (la pièce sur le toit qui constitue l'atelier de l'héroïne rappelle Une chambre à soi), à Camille Claudel et surtout à Louise Bourgeois qui elle aussi sculptait sur le toit de sa maison new-yorkaise.
J'ai beaucoup lu Proust et Thomas Mann qui ont travaillé sur la question du temps. D'une certaine façon, mon roman est un palimpseste, comme tout autre texte. On écrit dans le cadre d'une grande famille, pour les autres, par les autres, et avec la mémoire de ce qu'on a lu. 

Dans le « travail de remaillage de la réalité, ravaudée, rafistolée » et « l'entrelacs des sutures et des liens à la recherche de la forme initiale » qui fondent l’activité de Médée, ne peut-on pas lire une mise en abyme de votre travail d'écrivain ?

Quand j'écris, j'ai l'impression d'être dans la matière. La langue n'est pas un moyen de dire, je la ressens comme une matière, il faut l'informer. J'ai l'impression d'être un travailleur manuel. Si j'ai choisi l'écriture, c'est pour ce corps à corps et sa dimension artisanale.
Mon roman est court et très condensé, la matière des mots elle-même est dense. Je ne comprends pas les romans longs, je voudrais délayer cette matière et je n'y arrive pas. Pour Médée, j'ai volontairement tissé un maillage très serré, comme si ma syntaxe pouvait contenir sa chute. Je suis un écrivain mère, je lange mes personnages bien serrés pour qu'ils tiennent le coup au moment où je les laisse pour le voyage de leur vie.



BIBLIOGRAPHIE 
Médée chérie de Yasmine Chami, Actes Sud, 2019, 200 p.
 
 
© Khalil Nemmaoui
« Si j'ai choisi l'écriture, c'est pour ce corps à corps et sa dimension artisanale. »
 
2019-10 / NUMÉRO 160