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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Rencontre
Au Royaume d'Emmanuel Carrère
Enquête érudite doublée d’une introspection très personnelle, Le Royaume relate la naissance de l’Église et des premières communautés chrétiennes sous le compagnonnage de Paul de Tarse et de Luc qui prêchèrent la bonne nouvelle dans tout le bassin méditerranéen, au Ier siècle après Jésus-Christ. Lauréat du prix littéraire du Monde 2014, Le Royaume  a été élu meilleur livre de l’année par la revue Lire. 

Par Lucie Geffroy
2014 - 12
Il y a longtemps, Emmanuel Carrère eut ce qu’il appelle aujourd’hui « sa période chrétienne ». D’autres diraient une crise mystique. Renouant avec son baptême, il vécut intensément sa foi pendant près de trois ans : lecture intensive des Écritures, prières à genoux et messes tous les soirs. Il noircit alors des dizaines de cahiers de notes sur ses lectures, ses doutes, ses questionnements. La première partie du Royaume, son dernier roman, exhume « cette crise de foi » avec le regard distancié et critique d’un homme qui ne se définit plus comme croyant. Pour écrire l’histoire d’une religion, le mieux est d’y avoir cru et de ne plus y croire, estimait l’historien français Ernest Renan. C’est exactement ce que fait l’auteur de Limonov (Prix Renaudot 2011) et de L’adversaire (2000) : il n’y croit plus mais reste fasciné par le mystère de la religion. Et c’est en enquêteur qu’Emmanuel Carrère propose ici de percer le mystère. « Comment une petite secte juive fondée par des prêcheurs illettrés (…) a en moins de trois siècles dévoré de l’intérieur l’Empire romain ? », s’interroge-t-il en offrant au lecteur un « voyage au pays du Nouveau Testament ». Car soucieux d’aller aux sources du récit, il analyse en profondeur la matière littéraire des Écritures et propose, ce faisant, une lecture inédite du Verbe. 

Quelle idée est à l’origine du Royaume ? 

Un livre est souvent le résultat d’un long processus. Il y a sept ans, une chaîne de télévision m’avait commandé un scénario de série TV. On m’avait donné à regarder Deadwood (série américaine de David Milch) comme source d’inspiration. La série raconte comment est née la loi dans une petite ville anarchique du Dakota du Sud à la fin du XIXe siècle. J’ai pensé alors qu’il serait intéressant de raconter comment est née la petite secte qui a vu le jour à Corinthe en l’an 50 autour de Paul. J’ai donc commencé à rédiger ce qu’on appelle une « bible » dans le jargon audiovisuel, un document d’une trentaine de pages sur les personnages principaux et les lieux-clef de l’histoire. Pour cela, j’ai lu les « Actes des apôtres » et relu les « Lettres de Paul ». Cela m’a tellement passionné que je n’avais plus eu envie de faire une série télévisée mais un livre. J’ai commencé à rassembler des notes, des bribes de récits puis à entamer une sorte d’enquête systématique sur les débuts du christianisme. 

Le livre est écrit à la première personne et retrace aussi votre propre quête spirituelle. Vous écrivez qu’il vous paraît plus impudique de parler des « choses de l’âme » que de sexualité. Vous avez le sentiment de vous être mis à nu dans Le Royaume ? 

Sincèrement, j’ai écrit des livres plus compromettant pour moi ou pour mon entourage. Cela étant, le catholique dévot que j’ai été pendant environ trois ans (de 1990 à 1993) et que je décris dans le livre est un personnage que je trouve assez pathétique. En ce sens, j’ai pu éprouver un certain embarras à me présenter de la sorte, à montrer cet exemple de bigoterie très éloigné de ce que j’estime être une bonne manière de vivre sa foi. C’était une période de grande détresse pour moi ; j’avais trouvé dans la pratique excessive de ma foi une sorte de refuge névrotique comme dirait Freud. 

Le cœur du livre se déploie autour du personnage de Luc que vous décrivez comme « votre héros » et auquel vous vous identifiez. Qu’est-ce qui vous séduit tant chez Luc ? 

L’historien Paul Veyne compare le succès du christianisme à celui d’un best-seller « qui prend aux tripes », ce qui expliquerait en partie l’incroyable conversion de l’empereur Constantin. J’ai voulu décortiquer et analyser les écrits sur lesquels repose aujourd’hui encore notre civilisation. Or, je me suis aperçu que Luc était l’évangéliste le plus sensible et le plus littéraire du Nouveau testament. Ce n’est pas un auteur au sens moderne. Mais tout de même, je ne peux m’empêcher de lire dans ses écrits une vraie sensibilité d’auteur. Il est particulièrement sensible au thème de la miséricorde telle qu’on le lit dans la parabole de la brebis égarée. Par ailleurs, je suis convaincu que l’histoire du fils prodigue est de sa création. Or, en tant qu’écrivain, comment ne pas être éperdu d’admiration envers l’homme qui a écrit ces vingt lignes ? C’est d’une profondeur vertigineuse sur la condition humaine tout en étant totalement limpide et totalement mystérieux à la fois. Je pense qu’il y a dans ce qui fonde le christianisme une incroyable force littéraire à laquelle Luc a amplement contribué. 

Votre description de la naissance du christianisme frôle parfois le scenario de science fiction. Que vous inspire cette phrase de Borgès : « Je pense que la théologie est une branche de la littérature fantastique » ? 

J’aime beaucoup cette citation et je suis entièrement d’accord. Certains historiens qui ont lu mon livre ont trouvé que j’avais sous estimé la dimension théologique du message de Luc. Tel que j’ai lu son évangile, il me semble que Luc est d’abord un chroniqueur. J’imagine qu’il devait plus être sensible aux histoires humaines. Et disant cela, j’ai bien conscience que je me projette. Par ailleurs, je suis sûr que les premiers chrétiens devaient être perçus dans le monde païen comme des espèces d’Aliens cherchant à introduire une contagion. Cela ressemble beaucoup aux histoires de sciences fiction paranoïaques à la Philip K. Dick, que pour ma part j’aime beaucoup. Et puis, je tenais absolument à rappeler l’extraordinaire étrangeté du christianisme. Il s’agit tout de même d’une religion dans laquelle les fidèles adorent un criminel de droit commun, crucifié, et qui engage ceux qui croient en lui à boire son sang et manger son corps !

Pourquoi avoir choisi ce titre : Le Royaume ?

Le « Royaume » pour moi c’est le « noyau dur » du message du Christ, à savoir cette radicale et fascinante inversion des valeurs : « les premiers seront les derniers ». Cela va complètement à l’encontre de toutes les sagesses et les penchants naturels de l’être humain. Pour autant, sans être croyant ni adhérer aux dogmes, je ressens ce « noyau dur » comme quelque chose de très précieux.

Il y a dans votre livre beaucoup de comparaisons avec le bolchevisme ou avec l’actualité. Certains critiques vous ont reproché ce travail de vulgarisation. Que leur répondez-vous ?

J’assume et je revendique totalement la dimension didactique du livre. J’ai appris énormément de choses dans mon travail de recherche et je suis très heureux de pouvoir le partager avec mes lecteurs. Bizarrement, la pédagogie n’est pas considérée comme une vertu littéraire très noble. Mais moi j’aime l’idée que mes livres soient « utiles ». 

Le livre revêt aussi une dimension orale, comme lorsque vous vous adressez directement au lecteur pour qu’il relise tel ou tel passage du livre. 

J’aime les livres où j’ai l’impression que quelqu’un me parle. Le plus bel exemple d’écrivain qui me/nous parle est évidemment Montaigne. Il parle du monde à partir de sa propre expérience et en s’adressant au lecteur d’égal à égal comme dans une conversation. C’est ce à quoi j’aspire en tant qu’écrivain.

Dans Un roman russe (2008), vous vous interrogiez sur le pouvoir performatif de la littérature. En quoi Le Royaume peut-il se lire comme la suite de cette réflexion ? Quelle pourrait être la dimension performative du Royaume ?

Eh bien dans le genre littérature performative, les évangiles sont pas mal ! Quels écrits ont-ils eu autant d’influence sur l’humanité ? Quant au Royaume, je l’ai conçu comme une sorte de méditation sur le christianisme et j’espère bien que les lecteurs en sortiront différents de l’état dans lequel ils se trouvaient avant d’y entrer. 

Vous écrivez que vous rêveriez que Le Royaume soit votre chef-d’œuvre. Pourquoi ? Et quel regard portez-vous à présent sur votre parcours d’écrivain ?

Pour écrire un livre, on a besoin d’être un peu mégalomaniaque. Le processus d’écriture est parfois tellement éprouvant qu’il faut bien se persuader que cela vaut la peine de poursuivre. Si je n’avais pas eu cette illusion – et c’est une illusion – que j’étais en train d’écrire un chef d’œuvre, qui sait si je n’aurais pas abandonné. L’écriture de ce livre m’a accompagné pendant sept ou huit ans durant lesquels j’ai aussi écrit deux autres livres : Un roman russe et D’autres vies que la mienne (2009). Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’être arrivé au bout d’une espèce de cycle assez fécond qui va de L’adversaire (2000) au Royaume. Je n’ai aucune idée de ce que je vais écrire après. 

Quels auteurs admirez-vous ?

J’ai découvert un roman absolument déterminant pour moi depuis un ou deux ans : Ombres sur l’Hudson d’Isaac Bashevis Singer. C’est un gros roman qui a été écrit sous forme de feuilleton dans un journal yiddish vers la fin des années 1940 et qui raconte des histoires d’amour, d’amitié, d’affaires, de trahison dans le microcosme des Juifs new-yorkais ayant échappé à la Shoah. C’est d’une drôlerie folle. C’est le livre le plus grandiose que j’ai lu depuis très longtemps. Pour moi, il a l’ampleur de Guerre et paix. Plus romanesque, on ne fait pas. J’admire cette écriture car je me sens absolument incapable d’écrire quelque chose de comparable.




 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Le royaume d’Emmanuel Carrère de P.O.L, 2014, 630 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166