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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Yasmina Reza ou la catastrophe du sentiment
L'auteur du Dieu du carnage, adapté au cinéma par Roman Polanski, reste discrète malgré le succès de son œuvre. Yasmina Reza fait pourtant parler d'elle à l'occasion de la sortie de son dernier roman qui décortique joyeusement les horreurs de la vie conjugale.

Par Georgia MAKHLOUF
2013 - 03
Voilà vingt-cinq ans qu’elle promène sa silhouette gracile et secrète dans le paysage artistique et littéraire français et international et qu’elle y a acquis une place majeure, mais une place à part. Née en 1959 à Paris, Yasmina Reza est un auteur aux multiples facettes qui écrit aussi bien pour le théâtre que pour le cinéma, tout en poursuivant par ailleurs une œuvre romanesque. Dès sa première pièce, Conversations après un enterrement, créée à Paris en 1987, elle obtient le Molière de l’auteur. En 1994,  Art connaît un succès immédiat dans le monde entier. Elle devient le premier auteur non anglo-saxon distingué par le prestigieux Tony Award. En 2010, Le Dieu du carnage lui vaut un nouveau Tony Award, et une adaptation cinématographique signée Roman Polanski. Notons au passage que les Anglais la récompenseront aussi pour ces deux mêmes pièces avec deux Laurence Olivier Awards. Depuis, ses œuvres théâtrales ont été adaptées en plus de 35 langues et produites dans des théâtres de renom : du Royal Shakespeare Theater au Berliner Ensemble en passant par le Burg Theater de Vienne, ou encore le Théâtre dramatique royal de Stockholm. Mais Yasmina Reza est également l’auteur de romans dont Hammerklavier, Une Désolation, Hommes qui ne savent pas être aimés, Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, Nulle part et L’Aube, le soir ou la nuit qu’elle écrit après avoir suivi Nicolas Sarkozy pendant sa campagne électorale. Elle vient de publier Heureux les heureux chez Flammarion.

Malgré (ou bien est-ce en raison de ?) ses nombreux succès, Yasmina Reza cultive son mystère et se prête très peu au jeu de l’entretien et de l’exposition médiatique, en particulier à la télévision dont elle se tient résolument à l’écart. Elle pense qu’il ne sert à rien d’éclairer une œuvre par la biographie de son auteur – « la biographie d’un écrivain est une absurdité totale », assène-t-elle – et regrette que trop souvent les journalistes tendent à confondre vie et œuvre. Elle se livre donc très peu. On sait que ses origines sont très mêlées, que son père, homme d’affaires d’origine iranienne, a vécu en Russie ; que sa mère est une violoniste hongroise ; et que ses deux parents étaient « avides d’appartenance » à leur pays d’adoption, la France, et très attachés à transmettre à leurs enfants le goût et le respect de sa culture. Elle dit donc n’être « de nulle part », ce qui lui donne tout à la fois une grande liberté et la volonté de s’ancrer « dans le seul pays de la langue », mais également une grande nostalgie à l’égard d’une « maison » où elle serait vraiment chez elle. Grande lectrice de littérature russe dès l’adolescence, elle est encore aujourd’hui une fervente admiratrice de Dostoïevski, Gogol, Gorki ou Tolstoï et apprécie que cette littérature soit si ample et « pose toutes les questions morales d’importance ». Yasmina Reza s’oriente néanmoins vers des études de sociologie. C’est à Nanterre qu’elle découvre la possibilité de suivre un diplôme d’études théâtrales. Et c’est avec bonheur qu’elle fait l’expérience du jeu et décide de suivre les cours de l’école Jacques Lecoq qui la marqueront durablement. Elle renoncera néanmoins à devenir comédienne car elle « ne supporte pas d’être en attente du désir d’un autre » et préférera s’orienter vers l’écriture.

Il y a dans sa production deux veines différentes. La première, la plus connue, est en effet plus « sociologique » et consiste à poser un regard critique et ironique sur le monde qui l’entoure ou sur certains groupes sociaux qu’elle observe et croque avec humour. La deuxième est plus intimiste, plus introvertie, et s’exprime dans des textes tels que Hammerklavier, Nulle part, ou Une désolation. Elle regrette d’être moins connue et reconnue dans cette deuxième veine.

Son dernier livre se situerait à la croisée de ces deux registres. Son titre lui a été inspiré par un poème de Borges, Fragments d’un évangile apocryphe, dont les deux derniers versets disent : « Heureux les aimés et les aimants et ceux qui peuvent se passer de l’amour. Heureux les heureux. » Pour Borges, aimés et aimants sont deux catégories de la félicité, mais se passer de l’amour en est une aussi. Pour Reza en tout cas, c’est du mot « amour » qu’il fallait se passer, « un mot banni, injouable, très difficile à utiliser dans l’écriture », dit-elle. Et si son titre fait référence au bonheur ou à la chance – car le mot « heureux » peut aussi être entendu comme porteur de cette nuance-là –, on a le sentiment que ses personnages aspirent certes au bonheur, mais s’en tiennent, en réalité, très éloignés. Et c’est plus souvent à un jeu de massacre qu’on assiste, un « carnage », puisque c’est là aussi un des thèmes qu’affectionne la romancière. « On écrit avec ses obsessions personnelles. Ce qui m’attire, c’est le ratage ou du moins le sentiment du ratage. La défaite m’intéresse d’autant plus qu’elle est en habit de victoire. » Elle met donc en scène dix-huit personnages, qui racontent chacun un moment de leur journée et/ou de leur vie sous forme de récits à la première personne ou de monologues. Le plaisir du lecteur tiendrait, dit-elle, dans le fait de « retrouver les personnages dans des contextes différents au fil des récits, et surtout, regardés par des angles différents ». Le défi a consisté pour elle à les rendre tous compatibles et à créer des liens entre eux. « Il y a en moi un architecte qui sommeille et construit des plans à mon insu », confie-t-elle. Elle a donc tissé sa toile d’araignée en « punaisant les liens entre personnages sur (son) mur pour (s’)y retrouver ». Elle dit aussi avoir puisé de l’inspiration dans le fonctionnement d’un genre éminemment actuel, celui des séries télévisées qui multiplient les personnages et « découpent le monde en liens ». Les personnages sont ici liés entre eux par le mariage, la famille, l’amitié, le désir, la profession ; ils font souvent partie d’un même monde bourgeois. Leurs rencontres se déroulent dans des supermarchés, des voitures, des bus, des bars ou des restaurants, mais aussi dans des hôpitaux psychiatriques ou des maisons de retraite, voire dans un crématorium pour l’une des scènes finales, autre version de la conversation après un enterrement. Aucun d’entre eux ne s’en sort, mais « c’est le postulat de départ de la vie », commente Reza. On se situe dans « la catastrophe du sentiment », dit-elle, et de toute façon, « il n’y a pas lieu d’écrire en dehors de la catastrophe ». De tous les personnages d’Heureux les heureux, elle affirme que Chantal Audouin est sa préférée et elle lui fait dire : « Rien ne dure. Les gens veulent croire le contraire. Ils passent leur vie à recoller les morceaux et ils appellent ça mariage, fidélité ou je ne sais quoi. Moi, je ne m’embarrasse plus avec ces bêtises », ou encore : « Les couples me dégoûtent. Leur ratatinement, leur connivence poussiéreuse. Je n’aime rien dans cette structure ambulante qui traverse le temps à la barbe des isolés. » La clé du livre, c’est la « saudade », « ce mot qui ne veut pas dire solitude mais nostalgie, mais manque, mais regret, mais spleen, autant de choses intimes et impartageables ». Quand on lui demande si elle se sent proche de ses personnages, Reza affirme que oui, elle est dans chacun d’entre eux. « Je suis diffractée dans tous mes personnages ; je ne sais pas écrire autrement. » Et cela est vrai pour les hommes comme pour les femmes. « Un écrivain n’a pas de sexe, affirme-t-elle, et je peux sans problème être un homme dans l’écriture même si dans la vie je les trouve mystérieux et difficiles à comprendre. »

C’est surtout au théâtre que Yasmina Reza a été plébiscitée et récompensée, mais c’est avec le roman qu’elle s’aventure hors des sentiers familiers. « J’ai de plus en plus envie de prendre des risques dans l’écriture. J’ai envie d’aller dans des zones aventureuses, loin d’un certain savoir-faire qui s’exerce dans mon théâtre. Écrire sans prendre de risques, est-ce encore écrire ? » Elle compare volontiers l’écriture à la marche. « Je pars de rien, je m’élance. Comme on emprunte un sentier. Je suis une grande marcheuse et j’adore les sentiers de montagne qui tournent sans que l’on s’en aperçoive. Si je dois choisir entre une route droite et un sentier qui serpente, je choisis toujours le sentier. C’est ça pour moi l’écriture, choisir des routes où l’on sent que l’on peut se perdre et parvenir à ne pas se perdre. »

Elle dit aussi qu’elle a, en écriture, le « goût du court ». Elle aime « ce qui est laconique » et la réécriture consiste essentiellement pour elle à couper, tailler, raccourcir. Elle confie également qu’elle « commence à écrire avec la séduction. Puis une autre Yasmina qui est là derrière questionne les mots trop sophistiqués, les tournures trop affectées. Et j’en arrive grâce à elle à quelque chose de juste ». Elle cite Kafka à ce propos : « Le mot juste conduit, celui qui ne l’est pas  séduit. » Elle concède néanmoins que  l’écriture toujours compense un manque. « Je préfère la vie à l’écriture. Mais, comme le dit Pessoa, “si la vie était suffisante, il n’y aurait pas de littérature”. »




 
 
D.R.
« Il n’y a pas lieu d’écrire en dehors de la catastrophe »
 
BIBLIOGRAPHIE
Heureux les heureux de Yasmina Reza, Flammarion, 190p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166