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2019-10 / NUMÉRO 160   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Laetitia Colombani, écrivain public
Avec un million d’exemplaires vendus, 35 traductions, une adaptation en bande dessinée et un film en cours de tournage qu’elle réalise elle-même à partir de son roman, c’est peu dire que Laetitia Colombani a obtenu un beau succès avec La Tresse, paru voici deux ans, en mai 2017, chez Grasset. Aussi les projecteurs sont-ils forcément braqués sur son nouveau roman qui vient de sortir : Les Victorieuses.

Par Georgia Makhlouf
2019 - 07

On y retrouve quelques-uns des ingrédients qui avaient fait le succès du précédent : des héroïnes féminines combattives face aux difficultés de la vie, ses malheurs et ses assignations étroites à des rôles qui ne leur conviennent pas vraiment ; des personnages placés à des tournants de leur vie et face à des choix difficiles ; des rencontres qui font vaciller des destins ; un message d’espoir malgré la noirceur du monde. Tout cela semble simple et limpide et pourtant, il y a quand même un mystère à élucider derrière un tel savoir-faire et cette façon si juste de répondre aux aspirations d’une époque qui, derrière son cynisme et sa désespérance, rêve de solidarité, de bonté et de changement. Entretien plein de délicatesse avec une jeune femme à qui tout sourit.

 

Vous êtes cinéaste et scénariste et vous avez réalisé plusieurs films avec succès. D’où vous est venue l’envie d’écrire des romans ?

 

L’année de mes quarante ans, j’ai eu envie de quelque chose de nouveau. Cela faisait quinze ans que je travaillais pour le cinéma et j’avais envie d’une écriture moins contrainte. Parce qu’en effet au cinéma, il y a des contraintes budgétaires qui pèsent très lourd, on écrit une scène et le producteur voit avant tout combien cela va coûter au tournage en fonction du lieu, du nombre de personnes impliquées, des coûts des costumes ou autres. Et surtout, les interlocuteurs sont multiples et donnent tous leur avis. Il m’est arrivé de réécrire vingt-quatre versions d’un même scénario avant qu’il ne soit adopté. Ces contraintes m’avaient fait perdre le plaisir d’écrire. Le passage vers le roman me redonnait une liberté que j’avais perdue : ici, pas de contraintes extérieures et une seule interlocutrice, mon éditrice. Seul compte le temps qu’on y passe et tout est possible : une scène qui se déroule dans des temples en Inde, une autre très intimiste où l’on suit les mouvements intérieurs du personnage perdu dans ses pensées… La censure qui vient des coûts disparaît et le champ des possibles est infini dans l’écriture romanesque. J’y ai retrouvé un immense plaisir à écrire.

 

Le processus d’écriture a-t-il été simple ou tortueux parfois, voire difficile ?

 

La fluidité, la simplicité dans l’écriture, ce sont des choses que je recherche et pour y arriver, je travaille beaucoup. J’aime que la narration soit harmonieuse, et l’écriture de scénarios m’a appris à ne pas craindre la réécriture, à reprendre sans cesse mes textes pour arriver à cet objectif. Lorsque mon éditrice a reçu mon premier jet, elle m’a dit qu’elle y voyait un grand potentiel mais que les trois histoires que je tissais dans La Tresse n’avaient pas un intérêt égal. Le volet indien était plus fort que les deux autres qu’il fallait développer et nourrir. Mais j’étais prête à retravailler, cela ne me faisait pas peur.

 

Vos livres sont construits à partir d’idées extrêmement originales et singulières. Comment naissent vos livres ? Quel est le déclic, pour chacun d’eux ?

 

Pour La Tresse, j’avais déjà décidé d’écrire un roman quand une de mes amies très proches a été atteinte d’un cancer et m’a demandé de l’accompagner dans un salon de perruques. Elle en a choisi une, dont les cheveux étaient longs et naturels, une perruque de cheveux indiens. Ce moment m’a beaucoup émue et je suis sortie de ce salon avec des milliers de questions en tête : d’où venaient ces cheveux ? Qui était la femme qui avait vendu sa chevelure ? Pourquoi avait-elle fait cela ? Que s’était-il passé entre ces deux moments, celui où cette femme avait vendu ses cheveux et celui où mon amie les avait achetés en France ? Je voulais reconstituer la route de ces cheveux, mais aussi, au-delà de ce voyage, interroger les conditions de vie des femmes dans nos sociétés.

 

Le Palais de la femme, c’est aussi un très beau sujet. Comment vous-décidez-vous à en faire le cœur de votre second roman ?

 

Un an après l’épisode du salon de perruques, j’avais rendez-vous avec un producteur dans le XIe arrondissement et je me suis perdue parce que je connaissais mal le quartier. Je me suis ainsi trouvée devant cet immense bâtiment qui s’appelle le Palais de la femme, avec l’insigne de l’Armée du Salut au fronton et une plaque explicative posée devant. Plaque que j’ai lue et photographiée, qui a piqué ma curiosité. Je me suis un peu documentée puis j’ai mis le tout de côté. Finalement, le projet avec ce producteur ne s’est jamais fait mais je suis restée avec quelques bribes de l’histoire de ce bâtiment qui ont donné naissance à mon second roman, roman qui poursuit mon interrogation quant à la place des femmes dans nos sociétés.

 

Apparemment, Blanche Peyron est inconnue au bataillon. On sait d’elle assez peu de choses. Comment avez-vous procédé pour vous documenter sur cette femme qui est l’héroïne de ce roman ?

 

Oui, c’est exact. Blanche Peyron est la femme qui a consacré sa vie à la création de ce Palais de la femme mais, pourtant, il n’y avait que très peu d’informations à son sujet et pas de page Wikipédia à son nom. (J’ai appris qu’une page avait été créée par la suite, après la parution du roman). Il existait néanmoins un livre paru en 1942 qui lui avait été consacré et que j’ai réussi à me procurer, intitulé Une victorieuse, Blanche Peyron ; mon titre vient de là. En outre, Blanche Peyron avait elle-même écrit un livre sur son engagement, dont la tonalité était essentiellement religieuse. Par ailleurs, j’ai adressé une lettre à la directrice actuelle du Palais pour lui parler de mon projet, en lui envoyant mon premier roman. Elle y a adhéré complètement, m’a donné beaucoup d’informations, m’a fait visiter les lieux, m’a présentée au personnel qui y travaille et à quelques résidentes. Elle m’a aussi demandé d’animer au Palais une rencontre sur le thème de l’écriture. Je suis ainsi allée au Palais des dizaines de fois et j’ai accumulé beaucoup de matière. Et puis un jour j’ai vu qu’il y avait sur place une permanence d’écrivain public. Cela m’a immédiatement interpellée. J’ai rencontré cet homme, suivi quelques-unes de ses permanences et rempli un cahier entier de notes. Mais je cherchais encore la bonne structure, et je l’ai trouvée quand j’ai fait le choix de deux temporalités alternées : celle qui plonge dans l’histoire pour raconter le combat de Blanche, et une temporalité contemporaine qui suit le parcours de Solène, une brillante avocate qui tente de se reconstruire après un burn out et démarre une mission de bénévolat au Palais.

 

Solène fait évidemment penser à l’avocate de La Tresse qui se fait marginaliser après la découverte de son cancer. Deux femmes qui semblent rentrer dans le moule de l’époque et qui, finalement, ne s’y sentent pas à leur place malgré leurs succès. Voulez-vous dire que les femmes ne trouvent pas leur compte dans le monde actuel qui est un monde d’hommes ?

 

Je connais bien le milieu des avocats et je sais comme il est dur pour les femmes ; c’est un métier extrêmement chronophage et où on est constamment en représentation. Alors la pression est la même pour les hommes, certes, mais la société est plus cruelle pour les femmes qui continuent à porter le foyer et la vie domestique en sus de leur carrière. Et quand on a sacrifié sa vie personnelle, comme Solène qui a perdu l’homme de sa vie en raison de son indisponibilité permanente et qui n’a pas eu d’enfants, la crise de la quarantaine est violente : vide intérieur, perte de sens, dépression… L’horloge biologique tourne pour les femmes et le jugement de la société sur elles est plus sévère. J’ajouterais que les femmes sont très exigeantes avec elles-mêmes et se mettent une grande pression.

 

Le roman parle aussi de la précarité, en particulier celle des femmes, que nous rencontrons de plus en plus souvent au coin de nos rues et qui nous fait peur. Et on est surpris de découvrir que le nombre de personnes qui dorment dans la rue à Paris n’a pas beaucoup changé depuis l’époque de Blanche Peyron.

 

Alors certes, la population de Paris a augmenté depuis, mais, en effet, on parle toujours de 5000 personnes qui dorment dans la rue et qui meurent en bas de chez nous. Parce que dormir dans la rue, pour une femme, cela signifie être exposée à la violence et au viol. Cette expérience de passer à côté de gens vivant dans la précarité est fréquente ; on détourne les yeux, parfois on donne une pièce, on s’y habitue. Mais cela ne se passe pas en Inde mais ici, en France, aujourd’hui. Le rôle de l’écrivain, c’est aussi de parler de ça et c’est un sujet qui me touche infiniment. Le personnage de Viviane dans mon roman est inspiré par une tricoteuse que je rencontrais souvent à côté de chez moi et qui vendait de superbes travaux de tricot à des prix dérisoires. Je lui achetais des chaussons ou des tricots, je me demandais où elle dormait, mais je n’osais pas lui poser trop de questions. Et puis un jour elle n’est plus venue… Je crois qu’à des degrés divers, nous pouvons tous faire quelque chose et je crois à ces petites choses qui peuvent faire la différence. L’humain nous concerne tous. Il faut passer de la peur à la proximité.

 

Vous avez dit, lors d’une émission de télévision : « Ce roman est né d’un sentiment d’impuissance. » Comment cela ?

 

Oui, c’est vrai. On donne une pièce, mais après ? Les établissements d’hébergement comme Le Palais de la femme croulent sous les demandes, il en faudrait beaucoup plus. Alors si ce livre donnait envie de s’engager davantage, ce serait merveilleux, mais je l’ai voulu avant tout comme un hommage à toutes ces personnes qui sont dans l’ombre et qui font beaucoup au service des autres.

 

Solène va devenir écrivain public, elle va être gagnée, envahie, habitée par la vie des autres, dites-vous. Est-ce cela écrire pour vous ?

 

Je ne suis pas dans l’autofiction, et si je racontais ma vie, cela n’aurait rien d’intéressant. Parler du métier d’écrivain à travers la figure de l’écrivain public est le seul endroit du livre où je parle un peu de moi, de ce que ce métier veut dire pour moi. L’écrivain public est le descendant du scribe, il répond à un besoin très vaste. Compte tenu du taux d’illettrisme, du nombre d’étrangers qui ne maîtrisent pas bien la langue, de la complexité de certaines demandes administratives, mais aussi du besoin d’accompagnement ou de lien social, la fonction sociale de l’écrivain public est immense et il y en a beaucoup en France aujourd’hui ; les mairies et les préfectures organisent des permanences, des retraités, anciens juristes ou professeurs mettent leurs compétences au service des autres. Mais plus généralement, l’écrivain public est une métaphore de l’écrivain et en parler me permet de raconter la façon dont j’écris. J’ai besoin d’être touchée par la vie de mes personnages, d’être émue par ce qui leur arrive, voire habitée. Écrire me met dans un état second, je me décentre de ma propre vie pour épouser celle des autres, je mets mes mots au service de leurs vies. Prêter sa plume, prêter sa main, prêter ses mots à ceux qui en ont besoin, tel un passeur qui transmet sans juger. Être proche des autres par le pouvoir des mots, voilà pour moi ce que représente l’écriture.

 

 

 

 BIBLIOGRAPHIE 

Les Victorieuses de Laetitia Colombani, Grasset, 2019, 224 p.

 
 
© Céline Nieszawer
« Le roman me redonnait une liberté que j’avais perdue. Seul compte le temps qu’on y passe et tout est possible. » « Écrire me met dans un état second, je me décentre de ma propre vie pour épouser celle des autres. »
 
2019-10 / NUMÉRO 160