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2019-10 / NUMÉRO 160   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Jean-Paul Kauffmann : le bonheur d’être vivant
Écrire sur Venise est, à n’en pas douter, un véritable défi littéraire, tant d’écrivains de talent ayant trempé leur plume dans « l’encre de ses canaux » pour reprendre les mots de Paul Morand. C’est pourtant Venise qui est l’objet de la quête de Jean-Paul Kauffmann, mais une Venise forcément inconnue puisqu’il s’agit de forcer les portes cadenassées de ses églises fermées, de découvrir quels chefs-d’œuvre dorment dans le silence et l’ombre. Quête forcément spirituelle où l’exercice de déchiffrement d’un mystère, s’il emprunte au polar, va chercher aussi du côté de l’Apocalypse de Saint Jean. 


Par Georgia Makhlouf
2019 - 06
Jean-Paul Kaufmann livre ici un récit singulier sur une quête, mais dévoile aussi ce qui le motive profondément dans cet itinéraire d’écriture : dire le bonheur d’être vivant et la jubilation dispensée par une ville qui se tient résolument dans la vie, la sensualité, le plaisir des cinq sens.

Jean-Paul Kauffmann est l’auteur d’une œuvre abondante maintes fois récompensée notamment par le Prix Roger Nimier, Le Grand Prix RTL-Lire, le Prix Joseph Kessel ou le Grand Prix de littérature Paul Morand de l’Académie française. Son Venise à double tour vient de paraître aux éditions des Équateurs. 

Le point de départ de la quête dans laquelle vous vous engagez, c’est un souvenir, le souvenir d’un tableau entrevu. Savez-vous déjà que cette quête sera le sujet d’un livre ?

Non, pas véritablement ; l’idée d’en faire un livre s’est imposée peu à peu. J’ai depuis longtemps une fascination pour les églises, qui commence avec l’église de mon enfance. Il y a au départ de ce projet un souvenir perdu, un tableau entrevu, mais il ne paraît pas vital de le retrouver. Puis on se pique au jeu, le désir de retrouver ce tableau dans l’une des églises fermées de Venise où je l’aurais vu la première fois prend de l’importance au fur et à mesure. Par ailleurs, j’avais décidé de demeurer à Venise plusieurs mois, c’était un vieux rêve que je voulais réaliser enfin, mais il me fallait une raison d’y rester si longtemps. Alors, comme le dit Stendhal en parlant de l’amour comme de choses éparses qui se cristallisent, la nécessité d’écrire un livre à partir de cette expérience nait de tout cela, sans que je sache précisément quand ce désir s’est imposé à moi.

Vous parlez d’une traque dans la mémoire que vous aviez déjà pratiquée assidûment durant votre détention au Liban. De quoi s’agit-il ?

Oui, en effet, et c’est une sorte de jeu avec la mémoire. Parce qu’il a fallu les meubler, ces trois années de détention. Nous avions quelques fois des livres à disposition, mais très rarement. Comme j’étais un grand lecteur, cela me donnait une sorte d’avantage parce que je me remémorais tous les livres que j’avais lus. La lecture a été très importante pour moi depuis mon jeune âge et elle m’a sauvé la vie à deux reprises : lorsque j’ai été pensionnaire et durant ma captivité. La lecture habitue à la solitude, au retrait, elle est un apprentissage précieux de l’aptitude à la solitude voulue ; elle a fonctionné comme un contrepoint à ma pratique journalistique qui est avant tout dans l’action. Et donc cette traque de la mémoire que je pratiquais systématiquement consistait aussi à faire défiler mon existence, à faire se succéder des images des temps heureux, des temps malheureux aussi parfois. Cet exercice s’avérait excitant, il m’absorbait, il me permettait de tuer le temps. Mais comme vous le savez bien, on ne tue pas le temps, c’est lui qui vous tue. 

Les livres que vous écrivez sont inclassables, ils empruntent tout à la fois à l’essai, à l’histoire, à l’autobiographie, au récit de voyage. Mais ce qu’ils ont de commun est, à l’instar des polars, qu’il s’agit toujours de partir à la recherche d’un mystère, de résoudre une énigme.

Oui, mais n’est-ce pas notre condition humaine que de vouloir élucider un mystère, de viser le dévoilement, la divulgation ? Le roman policier a érigé ça en système mais cela étant et je le dis souvent, je préfère la quête à la conquête, le combat à la victoire et dans la chasse au trésor, plutôt la chasse que le trésor. Dans ce livre, il est beaucoup question de vérité cachée d’où le fait que la psychanalyse y est très présente au travers de la figure de Lacan. Partir à la recherche d’une clé qui va permettre d’ouvrir une église fermée ou plus symboliquement, quelque chose qui était verrouillé, découvrir un secret de famille, se libérer d’un silence qui empêche, j’aime bien ces démarches de dévoilement.
Je suis dans mes livres à la recherche de la trace, de l’empreinte, du stigmate. Qu’est-ce qui reste de quelque chose qui a eu lieu est la question qui m’obsède. Lorsque j’écris mon livre sur Napoléon à Sainte-Hélène, ce n’est pas un livre sur Napoléon mais sur une maison. Qu’est-ce qui reste de la maison où il a vécu durant les cinq dernières années de sa vie ? Une trace ? Des fantômes ? Si on ne croit pas aux fantômes, on ne croit pas à la littérature.

Vous donnez néanmoins à cette quête une dimension très spirituelle.

Je dis en effet que cette peinture au-dessus du maître-autel de l’église de mon enfance m’a longtemps habité, que l’inscription accompagnant le Christ sur la voûte de l’abside et qui disait : « Je suis l’alpha et l’oméga » me plongeait dans des abîmes de perplexité. Je me demandais ce que ça voulait dire et c’était tout à fait vertigineux. Cette phrase tirée de l’Apocalypse est peut-être à la source de mon désir d’écrire. Et donc ma quête a certainement une dimension spirituelle. Je parle dans mon livre de cette présence mystérieuse, de cette présence de l’absence et qui peut être l’eucharistie pour ceux qui sont croyants. Les églises fermées représentent peut-être cela pour moi, elles en sont la quintessence.

Vous parlez en effet beaucoup de ces églises fermées qui sont le but de votre quête et qui sont, à vos yeux, très différentes des églises ouvertes. À quoi tient cette différence ?

La fermeture change tout. Les églises ouvertes sont du côté du lumineux, du luxueux, de la surabondance. Celles qui sont fermées ont une intériorité secrète, une qualité de silence, une intégrité tout à fait particulières. C’est mystérieux et paradoxal. Quand vous vous faites ouvrir une église qui a longtemps été fermée, il y a d’abord ce moment suspendu, quand la clé tourne dans la serrure, ce suspense au sens fort du terme, puis on reçoit en plein visage une accumulation de temps, de silence et d’obscurité, une odeur comme compressée qui vous prend à la gorge. C’est quelque chose de brutal qui provoque un état de sidération. La lumière de l’extérieur pénètre, le sanctuaire va revivre, ressusciter brièvement. Ces églises fermées sont comme des êtres vivants qui réclament d’être vus. Mais comme il y a de moins en moins de fidèles et de moins en moins de prêtres dans cet Occident qui fut chrétien, ces fermetures sont inéluctables. Même s’il arrive aussi que certaines églises ressuscitent, comme San Lorenzo où une exposition va avoir lieu jusqu’en septembre. Ce que j’ai recherché, c’est la trace d’une allégresse, le souvenir des offices où l’orgue tonne. C’est donc pour moi un livre sur la joie, le bonheur d’être vivant, la plénitude, la dimension jubilatoire de la vie qui est si propre à Venise. 

C’est peut-être là que réside la singularité de votre livre. Parce que vous aviez pleinement conscience qu’écrire sur Venise, ville sur laquelle tant a été écrit, était une sorte de défi littéraire difficile à relever.

En tout cas, c’est ainsi que je l’ai souhaité. Venise représente pour moi le bonheur d’être vivant après l’adversité. La vraie joie n’existe que si elle est adossée à l’expérience du malheur et de l’adversité. Souvenons-nous des paroles de Saint Augustin : « Il ne faut pas perdre l’utilité de son malheur. » Les églises fermées sont la métaphore de tout cela. On m’a souvent dit que cette fascination pour les églises fermées était comme une « répétition » de mon expérience de l’enfermement. Mais c’est en homme libre que je me fais ouvrir les églises, je ne suis pas dedans, mais dehors. 

Vous faites une comparaison entre la relation au patrimoine des Français et des Italiens qui est assez drôle.

C’est indéniable que Français et Italiens ont avec leur patrimoine une relation très différente. Chez les Italiens, cette relation est faite de cordialité, le passé est intégré au présent. Par exemple, le Palais des Doges qui est une pure merveille, abrite les bureaux de la surintendance des Beaux-Arts. En France, ce serait impossible parce qu’on sanctuarise, on met sous cloche, on enlève la vie, on muséifie. Notre rapport à notre patrimoine est à la fois intellectualisé et tourmenté, j’en veux pour preuve la controverse actuelle autour de la reconstruction de Notre-Dame. Les Italiens sont de plain-pied avec leur passé. On dit d’ailleurs que les Italiens seraient des Français de bonne humeur. 

Vous revenez à plusieurs reprises sur votre désir de difficulté. « Il me faut être empêché pour que je m’accomplisse », dites-vous.

J’aime le défi, l’empêchement, les obstacles. Je croyais que cette quête des églises fermées, cet objectif de me les faire ouvrir, allait être un jeu d’enfant ; ça ne l’a pas été. Mais je suis tenace et obstiné, même s’il m’est arrivé d’envisager d’abandonner. Il faut dire que fermer des églises est un aveu de défaite et pose la question de comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus. Pour ma part, je fais la différence entre le message et l’institution et je crois au message évangélique, même si je ne suis pas sûr d’avoir la foi. J’ai pardonné à mes ravisseurs par hygiène morale. Quant à les aimer, comme le prescrit le Christ dans l’évangile de Saint Mathieu… Je crois néanmoins que le message du Christ reste d’actualité et garde sa dimension subversive dans le monde d’aujourd’hui. 

Tous vos livres sont postérieurs à vos années de captivité. Cette expérience si douloureuse a-t-elle fait de vous un écrivain ?

Cette expérience a tué le journaliste et a ressuscité l’homme. Et le fait d’avoir été privé de crayon pendant quasiment trois années a provoqué comme une « compression » en moi. Ces choses comprimées, il était devenu indispensable de les exprimer et l’acte d’écrire s’est imposé comme nécessité. 
Peut-être néanmoins n’est-il pas tout à fait exact de dire que le journaliste en moi est mort puisque mes livres empruntent au journalisme : ils nécessitent tous un travail d’enquête en amont, de recherche et de documentation. Je n’écris pas de romans, mais comme il est impossible de reconstituer ce qui a eu lieu, l’écriture amène forcément une part de fiction.



BIBLIOGRAPHIE
Venise à double tour de Jean-Paul Kauffmann, éditions des Équateurs, 2019, 336 p.
 
 
D.R.
« Venise représente pour moi le bonheur d’être vivant après l’adversité. » « Le message du Christ reste d’actualité et garde sa dimension subversive dans le monde d’aujourd’hui. »
 
2019-10 / NUMÉRO 160