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2019-08 / NUMÉRO 158   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le Naufrage des civilisations
La sortie d’un ouvrage signé Amin Maalouf est toujours un événement. Son dernier essai, intitulé Le Naufrage des civilisations, prolonge la réflexion sur l’état de notre planète amorcée dans Le Dérèglement du monde. En exclusivité, L’Orient littéraire publie un extrait de ce livre édifiant.

2019 - 03
Je suis né en bonne santé dans les bras d’une civilisation mourante, et tout au long de mon existence, j’ai eu le sentiment de survivre, sans mérite ni culpabilité, quand tant de choses, autour de moi, tombaient en ruine ; comme ces personnages de films qui traversent des rues où tous les murs s’écroulent, et qui sortent pourtant indemnes, en secouant la poussière de leurs habits, tandis que derrière eux la ville entière n’est plus qu’un amoncèlement de gravats.

Tel a été mon triste privilège, dès le premier souffle. Mais c’est aussi, sans doute, une caractéristique de notre époque si on la compare à celles qui l’ont précédée. Autrefois, les hommes avaient le sentiment d’être éphémères dans un monde immuable ; on vivait sur les terres où avaient vécu ses parents, on travaillait comme ils avaient travaillé, on se soignait comme ils s’étaient soignés, on s’instruisait comme ils s’étaient instruits, on priait de la même manière, on se déplaçait par les mêmes moyens. Mes quatre grands-parents et tous leurs ancêtres depuis douze générations sont nés sous la même dynastie ottomane, comment auraient-ils pu ne pas la croire éternelle ?

« De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier », soupiraient les philosophes français des Lumières en songeant à l’ordre social et à la monarchie de leur propre pays. Aujourd’hui, les roses pensantes que nous sommes vivent de plus en plus longtemps, et les jardiniers meurent. En l’espace d’une vie, on a le temps de voir disparaître des pays, des empires, des peuples, des langues, des civilisations. 

L’humanité se métamorphose sous nos yeux. Jamais son aventure n’a été aussi prometteuse, ni aussi hasardeuse. Pour l’historien, le spectacle du monde est fascinant. Encore faut-il pouvoir s’accommoder de la détresse des siens et de ses propres inquiétudes.

C’est dans l’univers levantin que je suis né. Mais il est tellement oublié de nos jours que la plupart de mes contemporains ne doivent plus savoir à quoi je fais allusion.

Il est vrai qu’il n’y a jamais eu de nation portant ce nom. Lorsque certains livres parlent du Levant, son histoire reste imprécise, et sa géographie, mouvante – tout juste un archipel de cités marchandes, souvent côtières mais pas toujours, allant d’Alexandrie à Beyrouth, Tripoli, Alep ou Smyrne, et de Bagdad à Mossoul, Constantinople, Salonique, jusqu’à Odessa ou Sarajevo.

Tel que je l’emploie, ce vocable suranné désigne l’ensemble des lieux où les vieilles cultures de l’Orient méditerranéen ont fréquenté celles, plus jeunes, de l’Occident. De leur intimité a failli naître, pour tous les hommes, un avenir différent.

Je reviendrai plus longuement sur ce rendez-vous manqué, mais je dois en dire un mot dès à présent afin de préciser ma pensée : si les ressortissants des diverses nations et les adeptes des religions monothéistes avaient continué à vivre ensemble dans cette région du monde et réussi à accorder leurs destins, l’humanité entière aurait eu devant elle, pour l’inspirer et éclairer sa route, un modèle éloquent de coexistence harmonieuse et de prospérité. C’est malheureusement l’inverse qui s’est produit, c’est la détestation qui a prévalu, c’est l’incapacité de vivre ensemble qui est devenue la règle.

Les lumières du Levant se sont éteintes. Puis les ténèbres se sont propagées à travers la planète. Et, de mon point de vue, ce n’est pas simplement une coïncidence.

L’idéal levantin, tel que les miens l’ont vécu, et tel que j’ai toujours voulu le vivre, exige de chacun qu’il assume l’ensemble de ses appartenances, et un peu aussi celles des autres. Comme tout idéal, on y aspire sans jamais l’atteindre complètement, mais l’aspiration elle-même est salutaire, elle indique la voie à suivre, la voie de la raison, la voie de l’avenir. J’irai même jusqu’à dire que c’est cette aspiration qui marque, pour une société humaine, le passage de la barbarie à la civilisation.

Tout au long de mon enfance, j’ai observé la joie et la fierté de mes parents lorsqu’ils mentionnaient des amis proches appartenant à d’autres religions, ou à d’autres pays. C’était juste une intonation dans leur voix, à peine perceptible. Mais un message se transmettait. Un mode d’emploi, dirai-je aujourd’hui. 

En ce temps-là, la chose me semblait ordinaire, je n’y pensais guère, j’étais persuadé que cela se passait ainsi sous tous les cieux. C’est bien plus tard que j’ai compris à quel point cette proximité entre les diverses communautés qui régnait dans l’univers de mon enfance, était rare. Et combien elle était fragile. Très tôt dans ma vie j’allais la voir se ternir, se dégrader, puis s’évanouir, ne laissant derrière elle que des nostalgies et des ombres.

Ai-je eu raison de dire que les ténèbres se sont répandues sur le monde quand les lumières du Levant se sont éteintes ? N’est-il pas incongru de parler de ténèbres alors que nous connaissons, mes contemporains et moi, l’avancée technologique la plus spectaculaire de tous les temps ; alors que nous avons au bout des doigts, comme jamais auparavant, tout le savoir des hommes ; alors que nos semblables vivent de plus en plus longtemps, et en meilleure santé que par le passé ; alors que tant de pays de l’ancien « tiers-monde », à commencer par la Chine et l’Inde, sortent enfin du sous-développement ? 

Mais c’est là, justement, le désolant paradoxe de ce siècle : pour la première fois dans l’histoire, nous avons les moyens de débarrasser l’espèce humaine de tous les fléaux qui l’assaillent, pour la conduire sereinement vers une ère de liberté, de progrès sans tache, de solidarité planétaire et d’opulence partagée ; et nous voilà pourtant lancés, à toute allure, sur la voie opposée. 

* * *

Je ne suis pas de ceux qui aiment à croire que « c’était mieux avant ». Les découvertes scientifiques me fascinent, la libération des esprits et des corps m’enchante, et je considère comme un privilège de vivre à une époque aussi inventive et aussi débridée que la nôtre. Cependant j’observe, depuis quelques années, des dérives de plus en plus inquiétantes qui menacent d’anéantir tout ce que notre espèce a bâti jusqu’ici, tout ce dont nous sommes légitimement fiers, tout ce que nous avons coutume d’appeler « civilisation ». 

Comment en sommes-nous arrivés là ? C’est la question que je me pose chaque fois que je me trouve confronté aux sinistres convulsions de ce siècle. Qu’est-ce qui est allé de travers ? Quels sont les tournants qu’il n’aurait pas fallu prendre ? Aurait-on pu les éviter ? Et aujourd’hui, est-il encore possible de redresser la barre ?

Si j’ai recours à un vocabulaire maritime, c’est parce que l’image qui m’obsède, depuis quelques années, est celle d’un naufrage – un paquebot moderne, scintillant, sûr de lui et réputé insubmersible comme le Titanic, portant une foule de passagers de tous les pays et de toutes les classes, et qui avance en fanfare vers sa perte.

Ai-je besoin d’ajouter que ce n’est pas en simple spectateur que j’observe sa trajectoire ? Je suis à bord, avec tous mes contemporains. Avec ceux que j’aime le plus, et ceux que j’aime moins. Avec tout ce que j’ai bâti, ou crois avoir bâti. Sans doute m’efforcerai-je, tout au long de ce livre, de garder le ton le plus posé possible. Mais c’est avec frayeur que je vois approcher les montagnes de glace qui se profilent devant nous. Et c’est avec ferveur que je prie le Ciel, à ma manière, pour que nous réussissions à les éviter.
Le naufrage n’est, bien entendu, qu’une métaphore. Forcément subjective, forcément approximative. On pourrait trouver bien d’autres images capables de décrire les soubresauts de ce siècle. Mais c’est celle-là qui me hante. Pas un jour ne passe, ces derniers temps, sans qu’elle ne me vienne à l’esprit.

Souvent, trop souvent hélas, c’est ma région natale qui m’y fait songer. Tous ces lieux dont j’aime à prononcer les noms antiques – l’Assyrie, Ninive, Babylone, la Mésopotamie, Emèse, Palmyre, la Tripolitaine, la Cyrénaïque, ou le royaume de Saba, jadis appelé « l’Arabie heureuse »… Leurs populations, héritières des plus anciennes civilisations, s’enfuient sur des radeaux comme après un naufrage, justement.

Quelquefois, c’est le réchauffement climatique qui est en cause. Les gigantesques glaciers qui ne cessent de fondre ; l’Océan arctique qui, pendant les mois d’été, redevient navigable, pour la première fois depuis des millénaires ; les énormes blocs qui se détachent de l’Antarctique ; les nations insulaires du Pacifique qui s’inquiètent de se retrouver bientôt submergées… Vont-elles réellement connaître, dans les décennies à venir, des naufrages apocalyptiques ? 

D’autres fois, l’image est moins concrète, moins poignante humainement, plus symbolique. Ainsi, lorsqu’on contemple Washington, capitale de la première puissance mondiale, celle qui est censée donner l’exemple d’une démocratie adulte et exercer sur le reste de la planète une autorité quasiment paternelle, n’est-ce pas à un naufrage que l’on songe ? Aucune embarcation de fortune ne flotte sur le Potomac ; mais, en un sens, c’est la cabine de pilotage du paquebot des hommes qui est inondée, et c’est l’humanité entière qui se retrouve naufragée.

D’autres fois encore, c’est de l’Europe qu’il s’agit. Son rêve d’union est, à mes yeux, l’un des plus prometteurs de notre temps. Qu’en est-il advenu ? Comment a-t-on pu le laisser abîmer de la sorte ? Quand la Grande-Bretagne a décidé de quitter l’Union, les responsables du continent se sont dépêchés de minimiser l’événement et de promettre des initiatives audacieuses entre les membres restants pour relancer le projet. J’espère de tout cœur qu’ils y parviendront. En attendant, je ne puis m’empêcher de murmurer à nouveau : « Quel naufrage ! »

Longue est la liste de tout ce qui, hier encore, parvenait à faire rêver les hommes, à élever leurs esprits, à mobiliser leurs énergies, et qui a perdu aujourd’hui son attrait. Cette « démonétisation » des idéaux, qui ne cesse de s’étendre, et qui affecte tous les systèmes, toutes les doctrines, il ne me semble pas abusif de l’assimiler à un naufrage moral généralisé. Tandis que l’utopie communiste sombre dans les abysses, le triomphe du capitalisme s’accompagne d’un déchainement obscène des inégalités. Ce qui a peut-être, économiquement, sa raison d’être ; mais sur le plan humain, sur le plan éthique, et sans doute aussi sur le plan politique, c’est indéniablement un naufrage.

Ces quelques exemples sont-ils parlants ? Pas suffisamment, à mon sens. Ils expliquent sans doute le titre que j’ai choisi, mais ils ne permettent pas encore de saisir l’essentiel. À savoir qu’un engrenage est à l’œuvre, que personne n’a volontairement enclenché, mais vers lequel nous sommes tous entraînés de force, et qui menace d’anéantir nos civilisations.
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE  
d’Amin Maalouf, Grasset, 336 p. À paraître le 13 mars 2019. 
 
 
 
 
© Jean-François Paga / Grasset
« L’idéal levantin, tel que les miens l’ont vécu, et tel que j’ai toujours voulu le vivre, exige de chacun qu’il assume l’ensemble de ses appartenances, et un peu aussi celles des autres. »
 
2019-08 / NUMÉRO 158