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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Javier Cercas : Histoire et légende en dialogue
L'écrivain espagnol Javier Cercas convoque un parent mort durant la guerre civile et rend encore plus floues les frontières du roman, genre qu'il qualifie d'« anti-dogmatique ».

Par William Irigoyen
2018 - 09
Ce n'est pas la première fois que Javier Cercas convoque les années trente dans un de ses livres. Paru en 2001 dans sa version originale, Les Soldats de Salamine partait d'une interrogation : pourquoi la vie de l'écrivain phalangiste Rafael Sánchez Mazas a-t-elle été épargnée par des combattants républicains pourtant sommés de l'exécuter ?

Dans son nouveau roman, l'écrivain originaire de Cacéres s'intéresse à Manuel Mena, l'oncle paternel de sa propre mère, mort au cours de la bataille de l'Èbre, le 21 septembre 1938. Cet événement serait d'un intérêt limité s'il n'ouvrait pas un double chantier, littéraire (le roman n'est pas que fiction) et politique (il déconstruit les légendes). 

Diriez-vous que, à l'origine de ce nouveau roman, il y a une question toute simple : que dit la mort de ce parent éloigné ?

On peut dire cela. Mais on peut en formuler une autre : vaut-il la peine de risquer, voire de perdre sa vie lorsqu'on lutte pour des choses auxquelles on croit et que l’histoire finira par juger néfastes ? Le livre ne tente pas de répondre à cette question. Au contraire, il essaie de la formuler de la façon la plus complexe possible.

Vous écrivez : « Pour tout dire, j'ai toujours été curieux de savoir la part de vérité et la part de mensonge dans cette légende. » N'est-ce pas plutôt cette phrase et la question qu'elle induit qui a déclenché ce livre et, finalement, tous ceux que vous avez écrits ?

Chaque légende a une part de vérité et de mensonges. Pendant de nombreuses années, Manuel Mena était pour moi une légende, le héros de la famille. Mais il symbolisait en même temps le pire héritage familial et national : celui de la guerre et de la dictature. C'est ce que ce livre tente de comprendre. Comprendre n'est pas justifier. Cela signifie donner les outils nécessaires pour éviter de commettre les mêmes erreurs. Saisir son propre héritage permet de mieux le gérer. Sinon, c'est lui qui fait de nous ce qu'il veut.

Qui écrit : vous ou Javier Cercas ? Au cours de cette enquête, vous dites tantôt « Javier Cercas », tantôt « je »…

C'est une question fondamentale car le livre est écrit par... nous deux. Il y a alternance de deux narrateurs. L'un est une sorte d'historien qui reconstruit avec distance et froideur la vie de Manuel Mena, de ma famille et de mon peuple pendant la guerre civile. Ce narrateur n'invente rien, il s'en tient aux faits. Ici, je ne suis pas moi mais dans un déploiement de moi-même. D'où l'utilisation de la troisième personne pour corriger les erreurs. L’autre narrateur, en revanche, est un gars appelé Javier Cercas qui me ressemble beaucoup – on pourrait presque dire moi-même. Il reconstruit le processus de fabrication du roman lui-même et de sa réalisation : enquêtes, interviews, voyages effectués pour l'écrire, angoisses, doutes, perplexités auxquels j'ai été confronté pour pouvoir l'achever. Le premier narrateur, j'insiste, n'invente rien ; le second prend des libertés avec les faits (mais très peu) et utilise l'humour. Le roman est le résultat du dialogue entre ces deux narrateurs, du dialogue entre histoire et légende.

Preuve qu'il ne s'agit pas seulement d'un livre d'histoire, vous commencez une phrase par les mots suivants : « Je ne sais pas si... » Un historien n'écrirait jamais cela. Peut-on toutefois dire que c'est un livre qui questionne littérairement l'histoire ?

Oui, comme beaucoup de mes livres. Je n'écris pas de romans historiques, mais des romans qui dialoguent avec l'histoire, dans lesquels le passé est une dimension du présent. Sans lui, ce dernier est mutilé. Dans mes livres, il y a toujours une remise en question du passé, de sa version officielle. Tout comme il y a une remise en question constante du présent, de sa version officielle. En d'autres termes, je crois que dans mes écrits, il y a une rébellion constante contre un pouvoir qui cherche à tout prix à imposer le récit du passé pour imposer celui du présent.

Au milieu du livre, il y a une découverte : un document concernant Manuel Mena contient une erreur. Si une supposée source s'avère être fausse, cela signifie-t-il que l'interprétation littéraire peut s'approcher au plus près de la vérité historique ?

Non. Cela signifie que reconstruire le passé avec précision est une tâche presque impossible. Mais il ne faut toutefois pas y renoncer. Pour le reste, je ne crois pas, comme le pensait Aristote, que la vérité littéraire soit supérieure à la vérité historique. Elles sont différentes, complémentaires et non contradictoires. C'est pourquoi, dans ce livre et dans d'autres, elles dialoguent toujours, comme si elles cherchaient une troisième vérité.

Vous – enfin le narrateur – dit qu'il faut savoir ce qui s'est passé dans les derniers instants de vie de Manuel Mena sans « juger ». Avez-vous été tenté de le faire ?

Un écrivain ne doit pas faire le travail des juges. Il doit comprendre la réalité humaine, dans toute sa complexité. C'est ce que j'essaie de faire dans tous mes livres.

Anatomie d'un instant, un de vos précédents livres, ne portait pas la mention de « roman ». Celui-là oui. N'est-ce pas curieux alors que vous écrivez « ceci n'est pas une fiction et moi je ne suis pas un littérateur », phrase qui, j'imagine, doit être comprise ironiquement ?

Bien sûr. C'est une phrase écrite par le narrateur-historien, qui se moque des « littérateurs », de ceux qui inventent. Il veut reconstruire les faits avec le maximum de précisions. Concernant Anatomie d'un instant, oui, c'est un roman sans fiction, comme L'Imposteur. Vous le savez, je ne crois pas que les romans doivent nécessairement être des fictions.

Le narrateur écrit un moment qu'il « voit » Manuel Mena. Comment cette phrase doit-elle être comprise ?

C'est le moment où il cesse de considérer Manuel Mena comme une sorte de statue, de symbole. Il le « voit » en tant qu'être humain, avec toute sa complexité, un peu à l'image de ces millions d'enfants qui font la guerre, persuadés qu'ils vont sauver le monde. Un jour, ils finissent par découvrir la vérité : ils ne sont rien d'autre que de la chair à canon que les puissants envoient à la mort pour défendre leurs propres intérêts. C'était cela Manuel Mena.

À la lecture de ce livre me sont revenues plusieurs phrases d'un de vos essais, Le Point aveugle. Celui-ci s'ouvrait sur une phrase de Lessing : « Si l'on me propose de choisir entre chercher la vérité et la trouver, je choisirai de chercher la vérité. » Elle s'applique parfaitement à ce livre, non ?

Je le crois. Mais ce n'est pas la vérité concernant le seul Manuel Mena. C'est la vérité universelle. Ce livre raconte cette quête.
 
« Le point aveugle », écriviez-vous, c'est « le point à travers lequel on ne voit rien ». Cette enquête sur Manuel Mena montre-t-elle que cette mort tragique ne dit rien de ce que les vainqueurs ont voulu présenter comme un destin héroïque ?

Cette mort dit une chose : bien qu'il ait été franquiste – ou plutôt phalangiste – et qu’il se soit battu aux côtés des vainqueurs de la guerre, Manuel Mena a été un perdant : il est allé à la guerre en étant trompé, grisé par des idéaux toxiques (ceux du fascisme) ; il s'est battu pour des intérêts qui n'étaient pas les siens (ils étaient défendus par la République et non par le régime franquiste) ; il a tout perdu, y compris la vie.

Ce questionnement sur Manuel Mena est donc très politique.

Sans le passé, je l'ai dit, le présent est mutilé. Sans le collectif, l'individu est incomplet. Cet intérêt pour le groupe explique la raison pour laquelle la politique est très présente dans beaucoup de mes romans.

Signifier, par des livres, que le passé est d'une complexité incroyable : n'est-ce pas une forme de subversion ?

La littérature doit être subversive. Sinon, elle est autre chose.

En fait, par vos questions, vous enrayez la mécanique de construction en vigueur, en Espagne ou ailleurs, du fameux « roman national » avec ses mythes, ses héros ?

Si c'est le cas, cela me plaît bien. Tout pouvoir, a fortiori le plus autoritaire, sait que pour contrôler le présent, il doit contrôler le passé. Son intérêt consiste à construire ce que vous appelez un « roman national ». Un des devoirs de la littérature est de déconstruire cela, de montrer que le passé est beaucoup plus complexe, contradictoire et ingouvernable que ce qu'en dit la version officielle. Détruire les mensonges du pouvoir qui asservissent, qui construisent une vérité : voilà ce qui libère.

Dans Le Point aveugle, vous écrivez : « La littérature authentique ne rassure pas, elle inquiète. » En offrant une revanche aux vaincus de l'histoire, espérez-vous plonger les dogmatiques dans l'effroi ?

Oui. En tout cas, il est vrai que les dogmatiques ne s'inquiètent jamais. Mais j'aime chatouiller autant que possible leurs narines. Pour cela, le meilleur instrument c'est le roman. C'est pourquoi ils détestent tellement ce genre.



BIBLIOGRAPHIE

Le Monarque des ombres de Javier Cercas, traduit de l'espagnol par Aleksandar Grujičić, avec la collaboration de Karine Louesdon, Actes Sud, 315 p.
 
 
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