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2018-10 / NUMÉRO 148   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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La rentrée de Pierre Assouline
Rien n’y fait. Chaque année à la même époque, à l’occasion de la rentrée politique, parlementaire, scolaire et donc littéraire, tout ce que la France compte de chroniqueurs, reporters, critiques culturels tente désespérément d’en dessiner le visage. 

Par Pierre Assouline
2018 - 08
S’agissant des nouveaux romans (567 titres dont 381 français et 186 étrangers), le rituel est aussi vain qu’édifiant. Car tous essaient irrésistiblement de trouver des thématiques, au besoin de les inventer, afin de ranger dans des cases les œuvres des nouveaux venus comme celles des vieux chevaux de retour. Rien n’effraie l’observateur comme le hors-catégorie, l’imprévu, l’inattendu. C’est le syndrome du colonel Chabert : on redoute ce que l’on espère, le roman venu de nulle part écrit un inconnu au bataillon, alors que c’est justement de là que viennent les plus heureuses surprises. L’histoire du prix Goncourt ne manque pas d’exemples probants, sans aller jusqu’à aller voir du côté de chez Swann et du couronnement de Marcel Proust il y aura bientôt un siècle (comme le temps passe…) : il n’est que de citer Le Dernier des justes d’André Schwarz-Bart et Les Bienveillantes de Jonathan Littell, deux remarquables OLNI (objets littéraires non-identifiés).

Bref, cette année, on n’y coupera pas même si toutes les thématiques semblent avoir déjà été épuisées : le roman à clés, même si le trousseau fait parfois du bruit comme dans Les Idéaux (Fayard) où Aurélie Filippetti, ancienne ministre de la Culture, revient sur sa déception et y entremêle une histoire d’amour cachée entre femme de gauche et homme de droite. « Toute ressemblance avec etc. ». Jamais la formule n’avait paru aussi obsolète. D’ailleurs, on ne la trouve plus guère.

Les conflits père-fils et mère-fille avec leurs variantes (inceste etc.) se portent encore bien, sérieusement concurrencés par la perte et l’absence à la suite d’un suicide (L’Amour qui me reste de Michela Marzano chez Grasset), les crises familiales dans le processus d’intégration chez des Français d’origine asiatique (Jeune Fille modèle de Grace Ly chez Fayard). L’autofiction (moi, moi, moi !) a encore de beaux jours devant elle, quand bien même devrait-elle rivaliser avec son contraire, l’exofiction, label magique récemment sorti du chapeau pour désigner des romans mettant en scène un personnage ayant vraiment existé mais avec la vie duquel l’auteur se permet d’innombrables licences poétiques telle Gwenaëlle Robert s’emparant de la mort de Marat d’une toute autre manière que son ami le peintre David dans Le Dernier Bain (Robert Laffont) ; ou de Christine Barthe s’adressant au plus grand écrivain norvégien coupable d’avoir collaboré avec les nazis dans Que va-ton faire de Knut Hamsun ? (Robert Laffont) ; ou encore de Jérôme Attal qui s’est mis en tête de suivre le sculpteur Alberto Giacometti un soir de 1937 où il était parti casser la figure à Jean-Paul Sartre dans 37, Étoiles filantes (Robert Laffont) ! 

C’est une tendance lourde qui ne se dément pas en cette rentrée : l’équivalent littéraire de ce que les gens de cinéma appellent le biopic. Autrement dit la vraie vie d’une vraie personne, évidemment très connue, mais traitée de manière fictionnelle, voire envisagée à travers un détail, mais à laquelle le romancier ajoute un supplément d’âme, une vision, un pas de côté qui le distinguera du biographe ou de l’historien qui sont passés par ces chemins avant lui. Il est des jurés et des critiques pour juger le procédé paresseux, preuve selon eux d’une panne d’imagination chez ceux qui sont censés en faire profession, ce qui leur fait ignorer ce genre de livre. Cette exclusion de principe est regrettable. Aussi ne vous privez pas des Nuits d’Ava (Actes Sud) de Thierry Froger : un régal de drôlerie et de subtilité que cette enquête d’un fan d’Ava Gardner pour retrouver quatre photos d’elle plutôt dénudée. Dans Harry et Franz (Plon), Alexandre Najjar a lui aussi puisé dans l’histoire du cinéma pour raconter celle plus tragique encore du grand acteur Harry Baur dénoncé sous l’Occupation comme juif alors qu’il ne l’était pas, arrêté et torturé par la Gestapo, mais dont l’auteur imagine qu’il ne devra son salut qu’au soutien de l’abbé Stock, aumônier militaire allemand.

Qu’on se rassure sur un point : l’imaginaire pur tient bon, sans béquilles historiques ou contemporaines, comme en témoigne Le Calame noir de Yasmine Ghata (Robert Laffont) ou le récit de ses rêves et ses visions lors d’une halte à Conques par Christian Bobin dans La Nuit du cœur (Gallimard). Dans la catégorie des auteurs déjà classiques de leur vivant, on note la présence de Pierre Guyotat, 78 ans, l’un des rares qui ne cesse de faire preuve d’un remarquable souci de la langue et de sa tenue.

Les guerres françaises du siècle échu tiennent toujours la corde en fonction des anniversaires et commémorations (les deux mondiales avec une Occupation en prime, celle d’Indochine et celle d’Algérie). La guerre encore même si elle fait un pas de côté avec l’engagement d’une photographe dans le conflit qui déchira la Yougoslavie en 1991 (À son image de Jérôme Ferrari chez Actes Sud) ou la recherche du fantôme de Pol Pot à travers l’horreur du génocide cambodgien (Lèvres de pierre de Nancy Huston chez Actes Sud). Jean-Yves Jouannais a même imaginé dans Moab (Grasset) de faire le récit d’une seule et même bataille racontée avec les bribes de toutes les batailles ayant eu lieu depuis les débuts de l’humanité. Le terrorisme, autre forme de la guerre, est plus que jamais présent, notamment dans Khalil de Yasmina Khadra (Julliard).

Et comme les années précédentes, nombre de livres qui doivent peu à la fiction portent l’étiquette de « roman », les éditeurs étant persuadés que cela fait vendre. Quelle illusion ! Certains auteurs préfèrent jouer franc-jeu et imposer tel Jean-Marc Parisis dans son portrait d’Alain Delon Un Problème avec la beauté (Fayard) que leur livre soit présenté comme un « récit littéraire », ce qui est une manière d’entre-deux. Du côté des premiers romans, plus nombreux que lors des cuvées précédentes (94 titres), on remarque qu’un grand nombre de ces auteurs débutants ne le sont pas vraiment dans la mesure où leurs premiers pas dans la fiction ont été devancés par des parutions dans des genres différents. À signaler la prouesse de Laurent Seyer qui réussit dans Les Poteaux étaient carrés (Finitude) à faire tenir un drame face à l’écran de télévision durant les 90 minutes de la demi-finale 1976 de la coupe d’Europe (de football, quelle question !). L’Allemagne nazie continue de faire fantasmer mais cette fois de manière plus originale dans Le Sauvetage (Fayard) de Bruce Bégout dont le héros risque sa vie en 1938 pour mettre à l’abri les manuscrits inédits du philosophe Edmund Husserl.

La question sociale n’est pas absente des préoccupations des romanciers, non plus que le souci du politique, fortement concurrencés il est vrai par la violence sexuelle, onde de choc attendue de l’affaire Weinstein qui va probablement s’inscrire durablement dans le paysage littéraire. Et la violence familiale à travers l’implacable roman très noir et puissant Helena (Rivages) dans lequel Jérémy Fel se demande jusqu'où une mère peut aller pour protéger ses enfants lorsqu'ils commettent l’irréparable ?

Et puis quoi ! Il serait temps de cesser de parler de « rentrée littéraire française », si étroitement parisienne dans son esprit, pour parler une fois pour toutes de « rentrée littéraire de langue française ». Ce qui a la vertu d’élargir le champ aux auteurs suisses, belges, québécois, maghrébins, africains, libanais… Les Anglais ont depuis longtemps agi ainsi en encourageant la publication en anglais d’une littérature du Commonwealth, égale à la leur dans la course aux prix. Il ne suffit pas de répéter que la langue dans laquelle il est écrit est la vraie patrie d’un écrivain quel que soit son passeport. Encore faut-il traduire cette noble pensée en actes. Ce sera le cas lorsque les organisateurs de salons du livre cesseront de faire débattre entre eux des écrivains dits francophones. Voudrait-on les ghettoïser que l’on ne s’y prendrait pas autrement. Lorsqu’il en sera autrement, et qu’on aura abattu les murs et les frontières, la moindre des choses puisque le roman est par excellence le lieu de la liberté de l’esprit, alors seulement on pourra célébrer comme il se doit l’incontestable apport de lexiques et d’imaginaires venus d’ailleurs, de très loin parfois, pour irriguer souterrainement et enrichir irrésistiblement la littérature dite française. On en perçoit les effets depuis des années déjà. Pas une rentrée qui n’y échappe.

Cela dit, si d’aventure vous en entendez se plaindre de la médiocrité de la rentrée littéraire 2018, ne vous inquiétez pas : cette lamentation est récurrente dans le milieu littéraire depuis qu’il existe. C’est un luxe de pays riche et de peuple gâté. À qui fera-t-on croire qu’il n’y a rien à sauver des 381 fictions de langue française annoncées ? Et quand bien même, on ne rappellera jamais assez que, la France étant le pays le plus traducteur au monde (20 % de ce que les libraires proposent en littérature est traduit d’une langue étrangère contre 2 % aux États-Unis), de nombreuses pépites se trouvent parmi les 186 titres étrangers proposés à la rentrée. Et pour cause : déjà parus dans leur pays d’origine, ils ont déjà été lus, critiqués, acclamés. Sélectionnés, ils représentent le meilleur de ce qui se fait ailleurs. Alors vive cette rentrée littéraire !


 
 
© Francesca Mantovani / Gallimard
"Le roman est par excellence le lieu de la liberté de l’esprit." "La France étant le pays le plus traducteur au monde, de nombreuses pépites se trouvent parmi les 186 titres étrangers proposés à la rentrée."
 
2018-10 / NUMÉRO 148