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Ciao, professore !
L’Italie et le monde des lettres sont en deuil : Umberto Eco est décédé à Milan le vendredi 19 février 2016 à l’âge de 84 ans. Retour sur le parcours d’un personnage hors norme, à la fois sémiologue, essayiste, romancier, chroniqueur et éditeur !

Par Alexandre Najjar
2016 - 03
Umberto Eco est né à Alessandria dans le Piémont le 5 janvier 1932. Après des études de philosophie à l’université de Turin où il a soutenu une thèse sur « le problème esthétique chez Thomas d’Aquin », il s’occupe de programmes culturels à la télévision italienne, avant de revenir à ses travaux théoriques. Considéré comme l’un des pionniers des recherches en sémiotique (la science des signes) et comme un grand théoricien du langage, il enseigne bientôt dans les meilleures facultés du monde, de Bologne à New York, en passant par le Collège de France. Il traduit aussi du français Exercices de style de Raymond Queneau et Sylvie de Gérard de Nerval, et publie plusieurs essais, consacrés à la sémiotique (La Structure absente), la scolastique médiévale, l’art d’avant-garde (L’Œuvre ouverte) et la culture populaire contemporaine (La Guerre du faux).

Une œuvre romanesque tardive 
En 2013, Umberto Eco a intitulé un de ses livres, qui reprend ses conférences américaines sur le roman, Confessions d’un jeune romancier. « Jeune » ? Oui, puisque son premier roman n’a vu le jour qu’en 1980, à l’orée de la cinquantaine. « Je suis un écrivain lent, expliquait-il. Chacun de mes livres a requis six ans de travail. Mon préféré, Le Pendule de Foucault, en a exigé huit ! Et puis, je n’ai pas voulu brûler les étapes : j’ai toujours pensé qu’il ne faut pas devenir général avant d’avoir été sergent. » Ce premier roman à succès, Le Nom de la rose, traduit dans une quarantaine de langues, récompensé par le Médicis étranger 1982 et porté à l’écran par Jean-Jacques Annaud (avec Sean Connery dans le rôle principal), mêle enquête policière et ésotérisme dans une abbaye du Moyen Âge. La notion de complot, omniprésente dans l’ouvrage, ne quittera plus l’écrivain : tous ses autres romans, ou presque, auront pour thème cette idée que la vérité est difficile à débusquer – sauf peut-être la vérité romanesque « qui a cette qualité de ne pouvoir être remise en cause, à la différence de la réalité » – et que tout, autour de nous, peut être sujet à falsification : Le Pendule de Foucault, Le Cimetière de Prague, Baudolino et, surtout, Numéro zéro, paru en français chez Grasset en 2015 (voir le compte-rendu de Josyane Savigneau dans le n°108/juin 2015 de L’Orient Littéraire), où il raconte l’histoire d’une bande de journalistes incapables qui met au point le numéro zéro d’un quotidien éphémère – l’occasion pour l’auteur de tirer à boulets rouges sur la société et les médias de son temps !

Humour et lucidité du chroniqueur
On raconte qu’Umberto Eco, invité à Perpignan pour recevoir le prix Méditerranée 2002 pour son roman Baudolino, fut abordé dans la rue par un passant qui le prit pour le maire de la ville. « Je souhaite un rendez-vous », lui demanda l’inconnu avec empressement. Pour ne pas le vexer, l’écrivain lui répondit le plus sérieusement du monde : « Avec plaisir ! Passez à mon bureau, lundi à 10 heures. » L’histoire ne dit pas si le brave citoyen se présenta à la mairie ce jour-là ! Eco était ainsi : pétri d’humour, sarcastique, pince-sans-rire, friand de calembours. Il suffit de relire ses Pastiches et postiches ou l’excellent Comment voyager avec un saumon, compilation de ses meilleurs articles parus de 1985 à 2016 dans la presse italienne, pour mesurer la drôlerie du personnage : il y pourfend avec jubilation l’absurde qui nous gâche l’existence, les objets qui nous résistent, les gadgets qui nous asservissent et la bureaucratie de l’administration. Avec lui, le quotidien prend des allures de fantasmagorie. Dans un autre essai, intitulé À reculons, comme une écrevisse, il pose un regard réaliste et lucide sur le monde d’aujourd’hui qui, au lieu d’évoluer, recule. Dans son dernier livre, Pape Satan Aleppe, tout récemment publié dans sa propre maison d’édition, La Nave di Teseo (Le Bateau de Thésée), on retrouve avec bonheur ses chroniques parues depuis 2000 dans l’hebdomadaire italien L’Espresso.

L’amour des livres
Grand bibliophile (il possédait plus de 35 000 ouvrages !), Umberto Eco est l’auteur d’un essai intitulé Lector in fabula où il évoque la réception du livre par le lecteur, appelé à interpréter les non-dits du texte. Il a aussi publié avec Jean-Claude Carrière N’espérez pas vous débarrasser des livres où il retrace avec érudition l’histoire du livre. « Le livre est un objet parfait et ergonomique, disait-il. Nous avons la preuve scientifique qu’il peut durer plus de cinq cents ans, alors que nous n’avons aucune preuve qu’une clé USB peut durer plus de cinquante ans. En face de deux objets, l’un éternel, l’autre périssable, j’opte pour l’éternel ! » Aux jeunes qui ne lisent pas, il déclarait : « Lisez ! L’illettré ne vit que sa propre existence. Celui qui lit a assisté à la mort de Jules César… La lecture prolonge la vie ! »

Umberto Eco a tellement lu et si bien écrit qu’il est devenu immortel.

 
 
D.R.
 
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