FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
General
À quoi sert l’Académie française ?
La vénérable académie du quai de Conti est la seule institution à conférer « l’immortalité » à ses membres. Fondée par
Richelieu en 1635, elle a longtemps été décriée. Aujourd’hui, elle se dépoussière. Quelles en sont les fonctions ? Quel rôle peut-elle encore jouer ? Enquête à Paris, sous la Coupole.


Par Nicole HAMOUCHE
2006 - 11
Des toiles impressionnistes et des bustes anciens dans un décor cossu mais étonnamment lumineux  accueillent le visiteur de l’Académie française. Malgré un cérémonial hérité de la monarchie, l’esprit que les lieux dégagent est celui d’un mariage de tradition et de confort moderne, en harmonie avec la vocation de la maison, garante de la tradition et de plus en plus adaptée à son époque. Ce cénacle prestigieux, qui a longtemps joué un rôle d’apparat, entreprend désormais une activité féconde.

Un dictionnaire en chantier

En visite officielle à Paris en mai 1965, le président Charles Hélou eut le privilège d’assister à une séance consacrée à la rédaction du fameux dictionnaire de l’Académie française. L’élaboration de ce dictionnaire est en réalité l’une des missions essentielles de l’institution. Elle était d’ailleurs prévue dans les statuts de 1635, et le premier Dictionnaire de la langue française fut publié en 1694 à l’instigation de Richelieu lui-même. Prévue pour la fin du siècle dernier, la neuvième édition de ce fameux dictionnaire n’a pas encore vu le jour. Le retard pris est justifié par le travail colossal que cela représente : la précédente édition remonte à... 1935 ! Comme il s’agit d’un dictionnaire usuel, cet ouvrage est le reflet de notre époque : ainsi, la neuvième édition comptera-t-elle plus de 70 000 entrées, alors que la précédente n’en comportait que 37 000 ! En soixante-dix ans, le nombre de mots a ainsi doublé ! Signe des temps, le dictionnaire s’ouvre à des vocables provenant d’autres langues, notamment l’anglais. « L’ouverture à d’autres cultures n’appauvrit pas la langue, au contraire », nous déclare Laurent Personne, directeur de cabinet d’Hélène Carrère d’Encausse, la secrétaire perpétuelle de l’institution. « L’académie ne refuse jamais la modernité, elle ne refuse que ce qui peut menacer la pérennité de la langue », affirme Maurice Druon, le secrétaire perpétuel honoraire. « C’est contre l’abandon syntaxique que lutte l’institution » précise M. Personne.

La rédaction du dictionnaire suppose le recours à des compétences diverses. Ainsi, la maison a-t-elle compté, à part les hommes de lettres, des médecins comme le professeur Jean Bernard, des scientifiques comme le commandant Cousteau, des hommes politiques comme Valérie Giscard d’Estaing ou Jean-Francois Deniau, des hommes d’Église comme monseigneur Lustiger... Ces Immortels ont en commun qu’ils « ont particulièrement illustré » la langue de Molière et les valeurs qu’elle véhicule, et ont, de ce fait, la capacité d’être des juges éclairés du bon usage des mots. L’institution est attachée à cette pluridisciplinarité : par sa composition variée, elle offre une image fidèle du talent, de l’intelligence, de la culture, de l’imagination littéraire et scientifique qui fonde le génie de la France – et celui de la francophonie. De fait, « la confraternité » s’ouvre de plus en plus à l’espace francophone : Assia Djébar, Hector Bianciotti, Francois Cheng, Léopold Sédar Senghor, Marguerite Yourcenar... autant d’écrivains « étrangers » d’expression française élus à vie comme leurs pairs pour siéger sous la célèbre Coupole. « L’élection à vie permet d’éviter les luttes de pouvoir et l’émergence de clans ; c’est ce qui  fait que la maison a pu traverser les siècles en toute sérénité », nous confie Laurent Personne. D’ailleurs, les académies de Suède et du Brésil se sont inspirées du modèle francais, sur lequel se calque aussi la récente initiative algérienne pour la langue arabe... Deux  auteurs libanais (Amin Maalouf et Salah Stétié) ont déjà tenté d’entrer à l’académie, mais sans succès. Leur échec laisse perplexe : n’est-il pas temps de reconnaître l’apport de la littérature libanaise à la langue française ?

Un généreux mécénat

À côté du dictionnaire, l’académie s’occupe également de mécénat. Elle gère en effet  quelque 360 fondations et décerne plus de 120 prix annuels, dont le  Grand prix de la  francophonie (déjà attribué à Georges Schéhadé et à Salah Stétié) et le Grand prix du roman décerné cette année à Jonathan Littell. Mais l’institution ne récompense pas seulement les écrivains : elle prime aussi des artistes appartenant aux domaines du cinéma ou de la chanson, à l’instar de Brassens, Renaud ou Françoise Hardy... Elle dispose à cet effet de fonds substantiels, provenant exclusivement de dons et de legs privés – l’État ne lui accorde qu’une subvention symbolique de l’ordre de 15 000 euros –, qu’elle met aussi au service d’œuvres charitables, de familles nombreuses, de veuves, d’étudiants partant à l’étranger...

Le pouvoir d’influence de l’académie est tel qu’elle réussit à mobiliser les énergies autour des causes qu’elle souhaite défendre : c’est elle qui a signalé au ministère français des Affaires étrangères les difficultés financières rencontrées par l’une de nos universités francophones et qui a joué un rôle moteur dans le soutien accordé à cet établissement. Elle se trouve ainsi investie d’une « mission paradiplomatique, non politique », selon les termes de Laurent Personne. Les relations personnelles et la notoriété de ses membres peuvent, dans le cadre de cette mission, constituer un « levier » à certaines initiatives : l’action de Mme Carrère d’Encausse en faveur de la démocratie dans les pays de l’ancien bloc soviétique est connue. Parlementaire européenne, vice-présidente de la commission des Affaires étrangères et de la Défense, nommée en 2004 présidente du conseil scientifique de l’Observatoire statistique de l’immigration et de l’intégration, la secrétaire perpétuelle de l’académie siège aussi au conseil scientifique de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Présente sur tous les fronts, elle a récemment accompagné le président Chirac à Bucarest à l’occasion du XIe sommet de la francophonie...  

Cure de rajeunissement

La tradition gouverne l’académie. L’admission à l’institution obéit ainsi à un rituel immuable. Une fois élu, l’académicien doit prononcer un discours accoutré d’un habit vert et armé d’une épée. Il doit, au préalable, investir une trentaine de milliers d’euros pour acquérir cet habit brodé à la main. Quant à l’épée, véritable bijou gravé, elle est offerte par les amis de l’élu, personnes physiques ou morales groupées au sein du Comité de l’épée. « À soixante ans, les élus sont heureux d’appartenir à cette institution qu’ils raillaient eux-mêmes lorsqu’ils en avaient trente », observe malicieuement Laurent Personne. Consécration suprême pour nombre d’écrivains, l’entrée au sérail suppose un engagement auquel il n’est pas possible de se soustraire et exige beaucoup de temps : rémunérés par des « jetons de présence », les académiciens doivent siéger dans plusieurs commissions et des séances plénières ont lieu chaque semaine.

Malgré le prestige qui l’entoure, l’académie a toujours été la cible de critiques. Est-elle représentative de la littérature française ? Si oui, comment a-t-elle pu refuser Balzac, Dumas, Zola, Baudelaire ou André Gide ? N’est-elle pas trop « vieillotte » ? Victor Hugo parlait déjà, à ce propos, de « chef-d’œuvre de la puérilité sénile », Paul Morand d’« un corps de vieux barbons ». L’institution se débarrasse peu à peu de cette étiquette : les femmes y sont plus présentes (Marguerite Yourcenar, Hélène Carrère d’Encausse, Jacqueline de Romilly, Assia Djébar...), les nouveaux membres relativement plus jeunes (Erik Orsenna, Jean-Marie Rouart, Frédéric Vitoux...) et les engagements en faveur des grandes causes plus fréquents. Un site Web a même été créé pour exposer l’histoire et les activités de l’académie... O tempora o mores !



De notre envoyée spéciale à Paris
Nicole HAMOUCHE
 
 
© Francis Toussaint
 
2020-04 / NUMÉRO 166