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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Les résistants de la liberté
Ancien lauréat et aujourd’hui membre du jury du prix Albert Londres qui vient d’être remis à Beyrouth, Marc Kravetz  a couvert pour le quotidien Libération la plupart des conflits du Moyen-Orient entre 1975 et 1990 : guerre du Liban, conflit israélo-palestinien, révolution iranienne... Grand reporter et journaliste à France Culture, il nous parle de son métier et des défis qu’il est appelé à relever.

Par Hind Darwich
2007 - 06

Dans La  tyrannie de la communication, Ignacio Ramonet annonce la fin du journalisme. Selon lui, le journaliste est devenu l’équivalent d’un chargé de communication. Les exigences de rentabilité des entreprises de presse réduisent la liberté et le pouvoir des journalistes. Manipulateur-manipulé,  le journaliste dispose-t-il encore du pouvoir dont on le crédite ? Participe t-il à la fabrication de l’opinion ou  se transforme-t-il forcément en Media worker ?

La fin de quel « journalisme » ? Même si ce procès est assez à la mode, il n’a rien de nouveau. Qu’on relise Balzac ou Maupassant. Certes les technologies changent, mais la même question se pose depuis que des médias de masse existent. Les pouvoirs, qu’ils soient politiques ou économiques, ont toujours cherché à manipuler les médias à leur profit et ont souvent trouvé des « journalistes » pour les servir. Heureusement, il y en a d’autres. Ce n’est pas tant la censure que l’autocensure qui est une vraie menace sous nos climats. Mais quand on discute de journalisme en France, on s’en tient souvent aux aspects idéologiques du débat, comme si les journaux se réduisaient à leurs positions éditoriales. Le journalisme anglo-saxon a fait une règle d’or de la séparation du fait et du commentaire. La tradition française est, au contraire, celle d’une presse d’opinion où le commentaire prime. Nous n’avons pas cette religion du « just facts ». Pour prendre un  exemple emblématique, il serait très difficile d’envisager en France un traitement journalistique comme celui du Watergate aux Etats-Unis, il y a 35 ans. Cela n’a rien à voir avec les pressions qui s’exercent ou non sur les journaux et les journalistes. Il s’agit plutôt d’une certaine culture qui privilégie l'opinion et la polémique par rapport à la recherche  lente et minutieuse des faits. Quant au « pouvoir » du journalisme ou des médias en général, je crois qu’il relève plus du fantasme que de la réalité, même si le personnel politique et le public souvent aiment bien jouer avec l’idée d’un pouvoir occulte qu’exerceraient les médias. Le seul « pouvoir » auquel doit prétendre une presse libre dans un pays démocratique est celui du contre-pouvoir. Non pas fabriquer ou manipuler l’opinion, mais offrir aux gens, aux citoyens, les moyens de juger leurs institutions en exposant clairement des faits rigoureusement recueillis et vérifiés. C’est en quoi à mon sens doit servir un journalisme d’information quelle que soit la forme ou la technologie de son expression.

L’évolution technologique, les supports électroniques transforment considérablement le métier de journaliste. Peut-on parler de crise ? À l’heure où tout un chacun peut devenir envoyé spécial d’une newsletter ou rédacteur en chef de son blog, comment redéfinir les limites de la profession ?

Assurément, les nouvelles technologies risquent de modifier en profondeur l’économie de la presse écrite quotidienne face à l’offre quasiment infinie d’informations sur Internet. La plupart des journaux font aujourd’hui de gros efforts pour leur publication en ligne, des journaux spécifiques s’inventent sur le Web, c’est une véritable révolution qui est en cours. Il est probablement trop tôt pour imaginer le nouveau paysage médiatique qui se profile sous nos yeux. La question des « blogs », du « journalisme citoyen » comme on dit aussi, est d’une autre nature. Ils s’ajoutent à la panoplie des moyens d’expression des individus ou de groupes, ils offrent à des lecteurs concernés ou simplement curieux des informations inédites dont il est difficile malgré tout de contrôler la fiabilité. On ne peut pas dire pour autant qu’ils remplacent les médias « traditionnels », pas plus que les caméras super 8 n’ont autrefois remplacé le cinéma. En revanche, des vocations de cinéastes sont nées grâce aux moyens légers et de faible coût et je suis sûr que des vocations de journalistes naîtront de la blogosphère. On ne naît pas journaliste, on le devient. Encore faut-il avoir le goût et la ténacité d’apprendre un métier difficile et exigeant et ne pas se contenter de raconter ce qui vous passe par la tête. Cela peut faire un joli blog, mais n’a rien à voir avec un journal !

Quelles sont les valeurs principales qui doivent inspirer les journalistes ? La notion d’objectivité est-elle accessible ? La simple sélection d’une information par rapport à une autre n’est-elle pas déjà un signe de subjectivité ? Faut-il informer le public ou l’aider à mieux comprendre ce qui se passe dans le monde ?

Trop de métiers entrent dans la catégorie « journaliste » pour que je puisse vous répondre en général. S’agissant de mon métier de reporter, la réponse est plus simple. Un bon reporter sera toujours celui (ou celle) qui veut être où « ça se passe » avec la passion de le raconter au plus près de celles et ceux qui vivent, agissent ou subissent l’événement. Plutôt que parler d’objectivité, je préfère évoquer l’honnêteté et la modestie qui me semblent les conditions nécessaires à l’exercice du métier. Nos opinions et nos sentiments ne concernent que nous, essayons d’être attentifs aux opinions et aux sentiments des gens dont nous partageons un moment de vie pour aider nos lecteurs à mieux comprendre les situations que nous sommes chargés de rapporter.

Le danger est-il inhérent au métier ? Qu’est-ce qui pousse un reporter de guerre à courir des risques, à aller toujours plus loin ?

Toute profession de ce genre comporte des risques. Savoir les apprécier et travailler en connaissance de cause fait partie de notre bagage professionnel. Il faut le dire et le redire, nous ne sommes ni des aventuriers ni des mercenaires en quête de sensations fortes. Il y a en ce moment sur les cinq continents une quarantaine de conflits d’ordres divers. Certains sont très exposés dans les médias, d’autres méconnus ou oubliés. Tous disent pourtant une part essentielle de la vérité du monde et de l’humanité d’aujourd’hui. On ne peut en rendre compte qu’en allant y voir au plus près. Mais il faut ajouter que le reportage ne se réduit pas au reportage de guerre, même si, hélas, il est souvent notre lot.

D’après votre expérience, est-il vrai que toutes les guerres se ressemblent ? Devient-on insensible aux atrocités de la guerre à force de la côtoyer ?

Bien sûr que non. Les guerres ne se ressemblent pas plus que les gens. Chaque situation est spécifique. On ne s’habitue jamais aux malheurs des autres ni aux misères du monde. Au reporter qui se dirait blasé d’en avoir « trop vu », on ne peut que conseiller de changer de métier.

Correspondant de guerre au Liban, à quelles difficultés avez-vous été confronté ?

Le plus difficile au Liban a toujours été de rendre compte des massacres épouvantables qui ont ponctué les guerres libanaises, qu’il s’agisse, pour remonter dans le passé, du massacre des Palestiniens de Tell Zaatar ou de Sabra et Chatila ou celui des chrétiens de Damour. Il n’y a pas de mots pour traduire l’horreur que l’on ressent alors. Travailler au Liban pendant tant d’années a été aussi pour moi une expérience humaine inoubliable mais aussi une grande leçon dans mon métier. Je dois au Liban d’avoir trouvé quelques-uns de mes amis les plus chers, découverts au fil des épreuves que votre pays a subies. Mon seul regret, à chaque fois que j’en suis parti, était de ne pas avoir su mieux décrire ce qui se passait. Face à de telles situations, un journaliste doit toujours se demander s’il a été, comme on dit, « à la hauteur ».

Vous avez connu de près Samir Kassir. Qu’aimeriez-vous dire au lendemain du 2e anniversaire de sa mort ?
 
Samir Kassir était un ami. Son courage et son talent étaient exceptionnels. Je suis très heureux que le prix Albert Londres ait été décerné à Beyrouth en son honneur et en hommage aux journalistes libanais frappés dans l’exercice de leur métier. Mais la leçon que nous laisse Samir Kassir est plus importante encore. Elle s’adresse avant tout aux jeunes journalistes libanais, à celles et ceux qui aspirent à le devenir. On peut réduire au silence un homme seul en le tuant, mais on ne peut pas faire taire une presse libre portée par la volonté et l’engagement professionnel de dizaines de journalistes qui n’auraient d’autre but que de faire connaître la vérité sur ce qui se passe dans leur pays, chacun y apportant sa pièce. Il ne s’agit pas d’écrire des éditoriaux flamboyants, mais d’enquêter, de raconter, de donner à voir et à entendre. Je crois que le Liban est mûr pour avoir une presse digne de ses citoyens. Quelle plus belle ambition pour la nouvelle génération ?

 

 

 

 

Le journalisme n’est pas une sinécure. D’après Reporters sans frontières, au premier semestre 2007, 29 journalistes ont été assassinés et 141 professionnels des médias emprisonnés ou retenus en otages… Depuis 1975, le Liban apparaît comme un pays à haut risque pour les reporters étrangers. Mais il apparaît aussi particulièrement dangereux pour les journalistes libanais eux-mêmes, pris pour cible à cause de leurs idées. N’ayant pas les moyens de les museler, leurs adversaires locaux ou régionaux commencent par les intimider, multiplient les menaces et, les voyant imperturbables, finissent par les liquider. Dans leur logique, le meurtre apparaît comme un instrument de censure définitive. « On tire sur une idée et l’on abat un homme », écrivait Nadia Tuéni, sans se douter que son propre fils serait un jour « abattu » au nom d’une « idée ». Depuis la Révolution du Cèdre, trois journalistes libanais ont été victimes d’attentats : Gebran Tuéni et Samir Kassir qui, courageusement, disaient tout haut ce que de nombreux Libanais pensaient tout bas et qui furent, avec d’autres, les artisans de cette Révolution ; May Chidiac, la miraculée, qui, aux pires moments de l’occupation syrienne, n’a jamais pratiqué la langue de bois. Leurs noms viennent s’ajouter à la liste déjà longue des martyrs de la presse libanaise,  qualifiés par l’ambassadeur de France au Liban, Bernard Émié, lors de la remise du prix Albert Londres, de « résistants de la liberté ». Quelques jours avant sa mort tragique, l’un de ces « résistants », Riad Taha, alors président du Syndicat de la presse, publiait une lettre ouverte à son assassin : « Si tu lisais, tu comprendrais que les intellectuels qui luttent pour leurs idées et leurs principes ne peuvent être intimidés ni par le terrorisme ni par la persécution. Les armes ne leur font pas peur. » L’assassin a lu, mais n’a rien compris.

A.N.

 
 
D.R.
« On peut réduire au silence un homme, on ne peut faire taire la presse libre »
 
2020-04 / NUMÉRO 166