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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Quel avenir pour l’édition au Liban ?
Le Liban ne manque pas d’éditeurs. Si certaines maisons survivent difficilement, d’autres jouissent d’une excellente santé financière. Quels sont les problèmes qu'elles rencontrent ? Quels sont les secteurs porteurs ? Quels rapports entretiennent-elles avec leurs auteurs ? Et où sont les lecteurs ?

Par Fifi ABOU DIB
2007 - 12
D’après le Guide du livre, publié il y a quelques années à Beyrouth, le Liban compterait 1 730 éditeurs. Mais nombre d’entre eux sont en sommeil, à cause de la crise économique et des problèmes inhérents au secteur. Selon Mohammad Irani, président du syndicat des éditeurs libanais, et par ailleurs propriétaire et PDG des éditions Dar al-kitab el-arabi et Academia, « l’éditeur libanais est très dépendant du marché arabe ». Or, affirme-t-il, « le piratage est le principal fléau de la profession ». Cette atteinte au droit de la propriété artistique, si elle reste relativement détectable dans un petit pays comme le Liban, échappe à tout contrôle dans certains États de la région. L’Irak, considéré autrefois comme un marché florissant, est désormais l’empire des copieurs. Mais il n’est pas le seul : la Syrie et l’Égypte sont également montrées du doigt. Autres problèmes : une censure imprévisible peut faire envoyer toute une production au pilon. Certains livres de Saqi Books et de Dar an-Nahar, jugés politiquement incorrects, ont ainsi été interdits dans plusieurs pays de la région. Enfin, certains marchés arabes sont réputés bons acheteurs mais mauvais payeurs, ce qui incite les éditeurs libanais à se montrer plus prudents.

Qu’est-ce qui  marche ?

Certains secteurs de l’édition libanaise demeurent pourtant rentables, voire juteux. Si l’attente en matière de romans se cantonne aux best-sellers (la traduction de Harry Potter entre autres) ou aux écrits sulfureux (Les filles de Ryad et autres publications traitant de sujets tabous), c’est surtout de livres scolaires, de dictionnaires, d’encyclopédies - notamment scientifiques -, de livres de cuisine et d’astrologie, d’essais politiques ainsi que d’ouvrages éducatifs illustrés, que vit l’éditeur libanais, sachant que le livre scolaire relève désormais d’une franchise du ministère de l’Éducation qui limite la marge de manœuvre des éditeurs indépendants. Autre secteur réputé fructueux : celui du Coran et du livre religieux en général. On pourrait croire, a priori, que ce marché est facile puisque exempté de royalties. On ferait erreur, car le Coran est la propriété de son copiste. Mais là encore, on se tire dans les pattes. Rien de plus facile que de récupérer le travail d’un calligraphe en changeant quelques lettrines pour faire croire à une création originale. L’artiste pourra toujours courir après ses droits. Pour mettre un peu d’ordre dans les abus soulevés dans ce domaine particulier de la production éditoriale, l’Arabie saoudite œuvre actuellement à s’octroyer l’exclusivité du marché. Or, jusqu’à récemment, le Liban produisait près de 10 millions d’exemplaires du Livre saint diffusés dans la totalité du monde islamique. Ce chiffre est aujourd’hui réduit à 1 million seulement. Un manque à gagner considérable. Quant aux encyclopédies, leur usage tend à disparaître au profit de l’Internet qui abonde d’informations invérifiables et invérifiées, mais qui présente l’avantage d’un accès facile, immédiat et gratuit.

L’édition francophone en mal de diffuseur

Les éditeurs libanais francophones se font rares. Parmi les plus actifs : Dar an-Nahar, la Librairie Orientale, la Librairie Antoine, Naufal, L’Orient-Le Jour, Dergham, Terre du Liban, la Librairie Samir, Hatem, Tamyras, FMA – qui eut son heure de gloire pendant la guerre en lançant des coéditions avec les grands éditeurs français – sans compter les éditeurs universitaires (comme les PUSJ). Leur principal problème n’est pas tant de publier dans une langue étrangère ou « langue seconde » – le public francophone est assez vaste et possède en général un pouvoir d’achat supérieur au public strictement arabophone – que de diffuser leurs publications dans le monde francophone, dominé par de grands groupes de distribution qui donnent la priorité aux éditeurs de leur groupe et « snobent » les petits éditeurs d’outre-mer, de sorte qu’il est pratiquement impossible de trouver un livre en français édité au Liban dans les librairies en France, en Suisse, au Canada ou en Belgique – à l’exception des quelques rares librairies spécialisées. La solution passe-t-elle par une diffusion via Internet, en direct ou à travers des sites comme Amazon ? Ou par des coéditions avec des maisons françaises ? Toujours est-il que les auteurs francophones et anglophones se tournent volontiers vers l’étranger. Ils préfèrent traiter avec des éditeurs qui les épaulent, les orientent, leur assurent diffusion, promotion, traduction, protection des droits et, surtout, gratification financière. Mais la partie n’est pas gagnée d’avance : trouver un éditeur en France est un véritable parcours du combattant, même pour des écrivains chevronnés !
 
Éditeurs-auteurs : une relation ambiguë

Peu de maisons libanaises exercent le vrai rôle que doit jouer l’éditeur. Car il ne suffit pas de publier un livre, encore faut-il en vérifier le fond et la forme, l’accompagner, le défendre et sauvegarder les droits de son auteur. À vrai dire, certains éditeurs ne facilitent pas la tâche aux écrivains en ne mettant à leur disposition ni directeur littéraire, ni correcteur, ni service de presse. L’auteur se retrouve livré à lui-même et, bien souvent, invité à contribuer lui-même aux frais d’impression ou à acheter au préalable un certain nombre d’exemplaires de son propre ouvrage. Une fois publié, le livre figure au catalogue de l’éditeur, est présent dans les salons du livre et bénéficie d’une diffusion dans les principales librairies. Service minimum. L’écrivain est obligé d’organiser des signatures pour rentrer dans ses frais, sachant que certains éditeurs en profitent pour réclamer abusivement leur part du gâteau alors qu’ils n’ont pas payé une piastre pour imprimer le livre en question.

En général, l’auteur perçoit 10 à 12 % de droits sur les ventes, mais obtient rarement un à-valoir comme c’est l’usage à l’étranger. Le reste est réparti entre l’éditeur, le libraire et, surtout, le distributeur à qui revient la part du lion, en général 40 à 45 % du prix du livre. Cela dit, l’auteur ne possède aucun moyen de contrôler les ventes de son ouvrage. Les chiffres, rarement mis à jour et souvent décevants, ne lui sont communiqués qu’à sa demande expresse. D’ailleurs, trop heureux d’avoir bénéficié d’une impression à peu de frais, il réclame rarement son dû. Enfin, les droits étrangers sont souvent négligés par les éditeurs locaux, qui manquent d’expérience ou de contacts, de sorte que de nombreux auteurs ont de plus en plus recours à des agents littéraires chargés de leur assurer des traductions, ou cèdent tous leurs droits à un éditeur étranger qui se charge à son tour de leur trouver des traductions dans d’autres langues. Certains auteurs, enfin, peu soucieux du « label » de l’éditeur, préfèrent carrément publier à compte d’auteur, pratique courante au Liban, notamment pour les ouvrages juridiques. Dans ce cas, l’auteur doit s’occuper de tout (contacts avec l’imprimerie, suivi de la fabrication, diffusion, service de presse), mais il conserve une partie importante des rentrées.

Cette situation, qui illustre bien la précarité du statut de l’écrivain libanais et le manque de transparence de certains éditeurs, ne devrait-elle pas inciter le ministère libanais de la Culture à se pencher sur la question, de concert avec les syndicats et associations concernés ?

Ancrer la lecture dans les mœurs

Roland Barthes soupirait : « On écrit pour être aimé, on est lu sans pouvoir l’être. » Avant que d’être aimé, l’écrivain libanais voudrait bien être lu. Et l’éditeur libanais, pour survivre, a besoin de lecteurs. Or la lecture, qui concernait essentiellement les jeunes dans les années 70, est devenue une activité de seniors : ces mêmes jeunes universitaires d’alors, pour qui lire était un loisir, et qui sont devenus vieux. Le lectorat ne s’est pas renouvelé. Comme partout, mais curieusement plus qu’ailleurs, le public arabe est sollicité par l’Internet, la télévision câblée et la lecture moins contraignante de la presse et des magazines. Les Émirats arabes unis l’ont compris qui multiplient actuellement les récompenses littéraires et attaquent le problème à la base : encourager la lecture à tout prix. Il y va de l’avenir mental de toute une génération qui doit impérativement prendre du recul par rapport aux informations immédiates qu’elle biberonne à même l’écran. C’est seulement quand cette politique sera généralisée, quand la lecture reviendra s’ancrer dans les mœurs et que les lecteurs seront plus exigeants, que l’on pourra envisager, à l’avenir, une édition plus créative, enfin libérée des contraintes du marché.

 
 
 
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