FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
General
Le Clézio : la littérature comme voyage dans la diversité des cultures
Jean-Marie Le Clézio a prononcé le 8 décembre dernier son discours devant l’Académie suédoise qui lui a décerné le prix Nobel de littérature 2008. L’occasion pour L’Orient Littéraire de revenir sur le parcours d’« un écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle » qui est aussi un grand ami du Liban.

Par Georgia MAKHLOUF
2009 - 01
Né le 13 avril 1940 à Nice d’une famille bretonne émigrée à l’île Maurice au XVIIIe siècle, Le Clézio a notamment reçu le Renaudot en 1963, à l’âge de 23 ans. C’est par la poste que le jeune homme avait envoyé le manuscrit de son roman Le Procès-verbal aux éditions Gallimard, accompagné d’une lettre : « Le Procès-verbal raconte l’histoire d’un jeune homme qui ne savait pas s’il sortait de l’armée ou de l’asile psychiatrique. » Georges Lambrichs est séduit et le publie immédiatement. La suite est connue : Le Clézio frôle le Goncourt et reçoit le Renaudot, un Renaudot que l’on évoque encore aujourd’hui à la façon dont les connaisseurs évoquent les grands crus. Mais au lieu de céder à l’ivresse de la notoriété, Le Clézio s’enfuit à l’autre bout du monde, ce qui ne peut surprendre de la part d’un écrivain dont toute l’œuvre est traversée par l’esprit du voyage, et dont la conception de l’écriture et de l’existence sont intimement liées : « Être d’ici et d’ailleurs, appartenir à plusieurs histoires », comme il l’a formulé dans Révolutions.

Pour le Dictionnaire des écrivains contemporains publié par Jérôme Garcin, Le Clézio avait écrit lui-même sa notice bibliographique en 1988. Il y abordait son premier voyage à l’âge de 8 ans, lorsqu’avec son frère et sa mère, il quitte Nice à bord du cargo de la Holland Africa Line à destination de Port Harcourt. Il va rejoindre son père, qui est médecin de brousse et qu’il n’a jamais vu. Cet officier de santé britannique est resté seul au Nigeria, après avoir tenté en vain pendant l’Occupation de revenir sur la Côte d’Azur pour emmener les siens en Afrique. C’est dans sa cabine, sur ses cahiers d’écolier, que Le Clézio écrit ses deux premiers romans. « Pour moi, lit-on sous sa plume, l’acte d’écrire est resté lié à ce premier voyage. Une absence peut-être, un éloignement, le mouvement de dérive le long d’une terre invisible effleurant des pays sauvages, des dangers imaginaires. Ma fascination des fleuves, l’improbable réalité (...) Comme si de l’écrire pouvait me sauver des dangers (...) Plus tard ce que j’ai cherché dans mes livres c’était cela, ce mouvement qui m’emportait, me faisait autre. »

Sa vie et son œuvre exploreront sans relâche le monde, le Mexique, Panama, Haïti, le Maroc dont Jemia, sa femme, est originaire, l’île Maurice dont il possède toujours la nationalité, l’Afrique où son père soigna les lépreux et les impaludés. Car il estime n’avoir pas de racines « sauf des racines imaginaires », lui dont le nom signifie pourtant « les enclos » en breton et qui retrouve sur le tard ses origines celtiques, envisageant à présent de se fixer sur la terre de ses lointains aïeux, près de Douarnenez.

Son œuvre abondante, continuellement traversée par la conscience de la diversité du monde et de la richesse des cultures non occidentales, est publiée en grande majorité chez Gallimard. On y mentionnera La guerre (1970), Désert (1980), considéré par beaucoup comme son chef-d’œuvre et qui fait alterner deux récits, celui de la migration des Touaregs chassés par les soldats français et celui de Lalla, jeune Marocaine qui passe des bidonvilles aux couvertures des magazines ; le livre obtiendra le prix Paul Morand ; Onitsha (1991) ; Cœur brûlé (2000), recueil de nouvelles qui brosse le portrait de sept adolescentes désemparées, issues des quatre coins du monde, et vivant toutes au ban de la société ; Révolutions (2003), dans lequel il raconte son existence faite de fuites, de bouleversements et de réconciliations ; L’Africain (2004) sur lequel plane l’ombre du père lointain et qui aborde le voyage initiatique que Le Clézio entreprend pour le retrouver, voyage qui fera de lui un écrivain ; Ourania (2006).

Une œuvre dans laquelle le roman occupe une place majeure : le Clézio se refuse en effet à l’autobiographie parce qu’il s’en sent « incapable », mais explore sans cesse son passé par le biais de la forme romanesque, mettant en scène dans ses livres des moments-clés de son histoire. Ce paradoxe de l’écrivain, on le retrouve à nouveau dans Ritournelle de la faim (2008). Le roman se déroule en effet entre deux parenthèses autobiographiques pour se clore par une description de la « première » du Boléro de Ravel. Une construction particulière à propos de laquelle Le Clézio explique que « depuis très longtemps, l’histoire du Boléro, de sa première à Paris, fait partie de mes souvenirs, ceux que ma mère m’a donnés. Chaque fois que je commence un roman, c’est cet épisode qui surgit et que j’essaie d’inclure dans le roman. C’est pourquoi j’ai voulu composer cette fois un texte qui le contienne, qui l’explique. (...) Je suis convaincu que le Boléro est une des clés de l’histoire du XXe siècle comme l’a été le Guernica de Picasso ».

Ritournelle de la faim a été rédigé d’une seule traite alors que Le Clézio enseignait la poésie et le roman, l’an dernier, à l’université de Séoul. Il y décrit la petite communauté des Mauriciens dans le Paris de l’entre-deux-guerres. Au cœur du livre il y a Ethel, double romancé de la mère de Le Clézio, femme courageuse « qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans » à qui ce livre est consacré, après L’Africain qui s’inspirait du personnage paternel. Elle a grandi dans ce Paris de l’entre-deux-guerres où tout lui rappelait l’île Maurice de ses aïeux, où la légèreté et l’insouciance se mêlaient sans cesse au sentiment oppressant d’une menace certaine et imminente. Mais il ne s’agit pourtant pas d’un portrait de sa mère. Comme toujours, le vrai et le fictif ici se mêlent pour composer un «  roman des origines » (Le Clézio y fait revivre les mois qui ont précédé sa naissance) et la chronique d’une apocalypse annoncée.

Le livre s’ouvre sur ces lignes saisissantes : « Je connais la faim, je l’ai ressentie. Enfant, à la fin de la guerre, je suis avec ceux qui courent sur la route à côté des camions des Américains, je tends mes mains pour attraper les barrettes de chewing-gum, le chocolat, les paquets de pain que les soldats lancent à la volée. (...) Cette faim est en moi. Je ne peux pas l’oublier. Elle met une lumière aiguë qui m’empêche d’oublier mon enfance. Sans elle, sans doute n’aurais-je pas gardé mémoire de ce temps, de ces années si longues à manquer de tout. »

On retrouve ce thème en ouverture du discours qu’il vient de prononcer à Stockholm à la fondation Nobel. « Si j’examine les circonstances qui m’ont amené à écrire, (...) je vois bien qu’au point de départ de tout cela, pour moi, il y a la guerre. La guerre non pas comme un grand moment bouleversant où l’on vit des heures historiques (...). Non, la guerre pour moi, c’est celle que vivaient les civils, et surtout les enfants très jeunes. Pas un instant elle ne m’a paru un moment historique. Nous avions faim, nous avions peur, nous avions froid, c’est tout. » Le Clézio se souvient avoir manqué de tout et particulièrement de quoi écrire et de quoi lire. C’est donc sur l’envers des carnets de rationnement qu’il écrit ses premiers mots. Et c’est encore à propos du thème de la faim qu’il cite le paradoxe de l’écrivain tel que le formule l’écrivain suédois Stig Dagerman : « Lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence. » Cette pensée pessimiste est à l’origine du malaise de l’écrivain, qui ne doit pas « se sentir lavé de tout soupçon » ; il ne peut pas espérer changer le monde, il se veut plus simplement un témoin. Le Clézio évoque aussi ce fameux voyage en Afrique pour retrouver son père et dont il rapporte non pas la matière de ses romans futurs, mais « une sorte de seconde personnalité, à la fois rêveuse et fascinée par le réel qui m’a accompagné toute ma vie – et qui a été la dimension contradictoire, l’étrangeté moi-même que j’ai ressentie jusqu’à la souffrance ».

Malaise, étrangeté, Le Clézio ne souhaite pourtant pas se complaire dans une attitude négative. Son discours rend un vibrant hommage à la littérature qui est, au lendemain de la décolonisation, un des moyens pour les hommes et les femmes « d’exprimer leur identité, de revendiquer leur droit à la parole, et d’être entendus dans leur diversité ». Il réitère ici sa position en faveur d’une culture comme bien commun de l’humanité et associe à son éloge Elvira, une conteuse amérindienne, et nombre d’écrivains non Occidentaux tels que Wole Soyinka, Juan Rulfo, Édouard Glissant, sans oublier les Libanais « Vénus Khoury-Ghata qui parle du Liban comme d’un amant tragique et invincible » et Khalil Gibran. Car Le Clézio est convaincu que « la chance de la langue française, c’est que les peuples qu’elle a dominés pendant des siècles ne lui en ont pas tenu rigueur » et ont pu « surmonter leur douleur et accepter le français plutôt que l’anglais comme moyen de communication ».

 
 
© Catherine Helie Gallimard / Opale
 
2020-04 / NUMÉRO 166