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75 ans après : l’Appel du 18 juin 1940
Gilles Ragache, maître de conférences en histoire contemporaine, est l’un des meilleurs spécialistes de la Seconde Guerre mondiale, qu’il a étudiée sous différentes facettes, y compris les moins connues. 

Par Jean-Claude Perrier
2015 - 06
Il a publié en 2014 un volume sur L’outre-mer français dans la guerre (1939-1945), chez Economica, qui démonte un certain nombre de clichés concernant le ralliement de « l’Empire » français, comme on disait alors, à la France Libre. De même, dans l’un de ses ouvrages précédents, Les appels du 18 juin (Larousse, 2010), l’historien, se fondant sur une étude minutieuse des sources et archives de l’époque, tord le cou à un certain nombre d’idées reçues, de légendes forgées pour des raisons politiques, puis colportées, passées dans l’opinion, concernant le fameux appel lancé par le Général De Gaulle sur les ondes de la BBC dès juin 1940. « Gaulliste mais pas gaullolâtre », il revient, pour L’Orient Littéraire, à l’occasion des 75 ans de l’Appel, sur cet ensemble de vérités et de mythes. 
 
Gilles Ragache, maître de conférences en histoire contemporaine, est l’un des meilleurs spécialistes de la Seconde Guerre mondiale, qu’il a étudiée sous différentes facettes, y compris les moins connues. Il a publié en 2014 un volume sur L’outre-mer français dans la guerre (1939-1945), chez Economica, qui démonte un certain nombre de clichés concernant le ralliement de « l’Empire » français, comme on disait alors, à la France Libre. De même, dans l’un de ses ouvrages précédents, Les appels du 18 juin (Larousse, 2010), l’historien, se fondant sur une étude minutieuse des sources et archives de l’époque, tord le cou à un certain nombre d’idées reçues, de légendes forgées pour des raisons politiques, puis colportées, passées dans l’opinion, concernant le fameux appel lancé par le Général De Gaulle sur les ondes de la BBC dès juin 1940. « Gaulliste mais pas gaullolâtre », il revient, pour L’Orient Littéraire, à l’occasion des 75 ans de l’Appel, sur cet ensemble de vérités et de mythes.

Afin que les choses soient claires, pouvez-vous nous préciser qui était exactement Charles De Gaulle en 1940 ?

En 1940, De Gaulle a 50 ans. Ancien élève de l’école militaire de Saint-Cyr, il est général de brigade à titre temporaire. Un général deux étoiles, donc, pas dans les plus hauts gradés, grade qu’il conservera toute sa vie, non sans coquetterie. Le 5 juin 1940, il a été nommé sous-secrétaire d’État au gouvernement, rattaché à Paul Reynaud, Président du Conseil, dont il est l’un des deux conseillers militaires, chargé de faire la liaison avec les Anglais. Germaniste, sachant mal l’anglais, il a à ses côtés Geoffroy de Courcel, un diplomate angliciste qui connaissait aussi le tout-Londres. De Gaulle était l’auteur de plusieurs livres dont l’un, Vers l’armée de métier (1934), avait été rédigé à la demande du maréchal Pétain, un temps son mentor, sous les ordres duquel il avait servi pendant la guerre de 14-18. Les deux hommes se connaissaient bien, mais étaient brouillés depuis le milieu des années 30. De Gaulle était connu de certains cénacles, avait une petite renommée dans certains milieux, mais était inconnu du grand public. Il avait effectué, dans le cadre de ses fonctions, deux brefs aller-retours à Londres, durant lesquels il avait rencontré Churchill.
C’est alors que les événements s’accélèrent ?

Le 16 juin, tandis que De Gaulle est rentré à Bordeaux, où s’est réfugié le gouvernement, le président Lebrun appelle le maréchal Pétain à la Présidence du Conseil, à la place de Reynaud. Le sous-secrétaire d’État n’est alors plus rien, et l’officier devrait rejoindre au combat le 4e DCR, son unité de blindés. Mais le 17, Pétain prononce à la radio son appel à « cesser le combat », alors qu’il y a encore eu des combats jusqu’aux 22 et même 25 juin, dates des deux armistices successifs. De Gaulle saute dans un avion anglais pour Londres, avec Geoffroy de Courcel, devenant ainsi, de facto, « déserteur ». Dès le jour même, il voulait répondre à Pétain à la BBC, il en faisait une affaire personnelle. Mais ça n’a pas été possible.

D’où le fameux Appel du lendemain ?

Oui, mais, en fait, il y a eu plusieurs « appels du 18 juin ». Le 18, il lit à la radio le premier texte qu’il a écrit et qui a été relu, « censuré » par Churchill. Il ne s’adresse pas aux Français qui combattent encore en France, mais appelle ceux qui le peuvent à le rejoindre à Londres. De cette émission de 2h30, en différé, diffusée en France et en Europe mais pas dans l’Empire, on ne possède pas d’enregistrement, juste le texte écrit, qui n’est pas celui, devenu célèbre depuis, qu’on appelle « L’Appel du 18 juin ». Son impact a été faible, sans aucun doute, mais des extraits en ont été repris dans la presse. De Gaulle déclare : « Demain comme aujourd’hui, je parlerai à la radio de Londres. » 

Ça a été le cas ?

Non ! Du 19 au 22 juin, il est interdit d’antenne par les autorités britanniques. Churchill, qui a aussi parlé à la BBC le 18 juin, vit une période d’incertitude, il n’est pas sûr d’être suivi par sa majorité.

Et que se passe-t-il le 22 juin ?

C’est la date de la signature de l’armistice franco-allemand à Retondes. De Gaulle lance de Londres un nouvel appel, dont on possède cette fois l’enregistrement sonore. C’est celui-ci qui serait le « vrai » Appel du 18 juin. Quant à celui qui a été placardé, mis en timbre-poste, etc., c’est une affiche britannique d’enrôlement, avec un texte différent, plus court, diffusée au mois d’août. C’est elle qui est devenue, dans la légende, « l’Appel du 18 juin ». C’était, bien sûr, un dispositif de propagande, en accord avec De Gaulle. À ce sujet, l’historien (récemment disparu) Jean-Louis Crémieux-Brilhac, qui était à Londres, m’a dit un jour : « Nous étions en guerre, tous les moyens étaient bons. »

Qui a entendu l’Appel du 22 juin ?

Plus de monde, car cet appel-là a été relayé, diffusé plusieurs fois. Notamment à destination de l’outre-mer français, un enjeu énorme que se disputaient Pétain et, à Londres, Churchill et De Gaulle.

Comment a réagi l’Empire ?

De manière complexe et contrastée. Si, dès septembre 1940, les territoires du Pacifique et les Comptoirs de l’Inde rallient la France Libre, créée en août, dans la plupart des autres colonies, plusieurs sentiments se mêlent parmi les fonctionnaires et les soldats : fidélité au gouvernement légitime et à son chef, Pétain, « le vainqueur de Verdun », hostilité vis-à-vis des Anglais, surtout après la destruction de la flotte française à Mers el-Kébir, dans la baie d’Oran, en juillet 40. Mais aussi, par exemple au Moyen-Orient, une certaine réceptivité à la démarche de De Gaulle. La plupart des officiers, des gouverneurs, attendaient de savoir ce que ferait l’Afrique du Nord. Mais en Syrie, par exemple, la garnison de Damas restera vichyste et combattra contre les Anglais et la France Libre.

Comment est née la dimension mythique de l’Appel du 18 juin ?

De la volonté personnelle de De Gaulle. Dès le 18 juin 1941, il organise, à Londres, une première commémoration, retransmise à la BBC. En 1943, en revanche, Churchill s’y opposera, mais De Gaulle était à Alger. L’apothéose, ce sera bien sûr le 18 juin 1945, sur les Champs-Elysées, après la Libération, une cérémonie qui consolide la geste gaullienne et ancre De Gaulle dans l’histoire nationale.

Qu’en dit-il dans ses Mémoires de guerre, qui commencent de paraître en 1956, alors qu’il est, depuis dix ans, en pleine « traversée du désert » ?
Il en parle de manière subtile et ambigüe, comme d’une évidence, accréditant le mythe d’un appel unique : « Tout le monde connaît l’Appel du 18 juin… » Après la guerre, la date était devenue un rituel incontournable, avec cérémonie au Mont Valérien, haut lieu symbolique et fusionnel de la résistance française de l’intérieur avec la France Libre.

Vers la fin de sa vie, cependant, il semble prendre ses distances avec ce cérémonial, lassé qu’on ne le considère que comme « l’homme du 18 juin ».

En effet. N’oublions pas Mai 68, qui lui a porté un coup terrible. Usé, il cherchait une sortie de scène honorable, que le référendum de 1969 lui a fournie. En 69 et 70, il ne se trouve pas en France, exprès, le 18 juin. Pour son dernier 18 juin au pouvoir, il est en Irlande, où il prononce un discours en faveur de la réunification de l’Ulster avec l’Eire ! L’année suivante, il se trouve en Espagne où, au grand scandale de certains, il rencontre Franco. En 1971, il avait prévu un voyage en Chine, mais il est mort avant, en novembre 1970.

Le 18 est-il, selon vous, une fête nationale consensuelle ?

Pas vraiment. Il n’y a jamais eu de consensus sur la Résistance elle-même, entre Français libres et combattants de l’intérieur, notamment les communistes. Le 18 juin, c’est une fête « gaulliste », la fête nationale c’est le 8 mai, mais il fait partie de notre histoire. Peut-être François Hollande se rendra-t-il un 18 juin à Colombey-les-Deux-Églises !



À lire aussi :
L’appel du 18 juin de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Armand Colin, 2010, 128 p.
L'Appel du 18 juin 1940 de François Delpla, Grasset, 2000, 314 p.
L'Association pour le Développement de l'Amitié Libano-Française (ADALF) célébrera les 75 ans de l'Appel du 18 juin du général De Gaulle au cours d'une soirée commémorative organisée le jeudi 18 juin 2015 au Couvent Saint-Jean, situé à Deir el-Qalaa (Metn) sous le haut patronage du ministre libanais de la Culture Rony Araygi et de l'ambassadeur de France au Liban Patrice Paoli.
Ouverte à tous, la soirée débutera à 20h30. Pour tout renseignement, contactez le 03-467512
 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
L’Outre-Mer français dans la guerre (1939-1945) de Gilles Ragache, Economia, 2014, 242 p.
 
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