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Beyrouth dans la littérature française d’aujourd’hui
Ville en guerre, ville-femme, ville maudite, ville de tous les plaisirs, notre capitale, dont la douceur ne semble plus être qu'un souvenir évanoui dans le fracas des violences, est évoquée dans près d'une quinzaine de romans français publiés ces dernières années. 

Par Dominique VIART
2009 - 06
Après une longue éclipse, Beyrouth s’invite à nouveau sur la scène littéraire française : depuis moins de dix ans, près d’une quinzaine de romans et récits évoquent la capitale du Liban. Mais ce n’est plus avec les séductions orientales qui retenaient les écrivains voyageurs du XIXe siècle, loin de là ! Dans ces textes, Beyrouth est une ville défigurée par les combats et les ruines. Deux générations d’écrivains en parlent, qui ne la connaissent qu’à travers la guerre civile. Les uns, nés au lendemain de la libération, ont parcouru le Liban après l’effondrement des illusions révolutionnaires portées par Mai 68, comme Olivier Rolin qui en témoigne brièvement dans Tigre en papier (Seuil, 2002) ou Bernard Wallet qui lui consacre Paysages avec palmiers (Gallimard, 1992). Les autres, Oliver Rohe, Jean-Louis Magnan, Mathias Enard, sont nés au début des années 70, et semblent n’avoir eu de Beyrouth que l’image d’une ville en guerre, qu’ils y aient effectivement habité ou non.

Aussi la ville décrite n’est-elle jamais vraiment la ville actuelle : c’est celle de la guerre civile dont le spectre continue de hanter les consciences, avec son cortège de ruines, ses façades crevées et ses murs constellés d’impacts, ses amoncellements de gravats et d’ordures, avec les mauvaises herbes qui ont pris possession de lieux autrefois animés. Un fantôme que les événements récents ravivent encore, comme dans Un chien mort après lui, de Jean Rolin (POL, 2009), qui, entre autres pays visités, s’attarde au Liban au moment du conflit de l’été 2006, et voit dans les quartiers d’habitations bombardées « toute la vie des gens en pièces détachées que l’on foule en marchant dans les gravats ». Partout on retrouve de telles descriptions, et la mention des barrages, des tirs isolés, des « orgues de Staline », de la tour Murr ou du Holiday Inn. 

Aucun livre ne présente Beyrouth en victime de l’histoire, mais tous stigmatisent la violence dont elle fut le lieu, et même, selon certains, la matrice. On peut même être surpris par la vindicte qui se déploie parfois, chez Bernard Wallet par exemple, qui inscrit quasiment la ville au nombre des villes maudites, ou chez Oliver Rohe dont le personnage, dans l’avion qui le conduit vers Beyrouth, exerce sa véhémence autant sur la ville en guerre que sur la reconstruction acharnée à recouvrir les cadavres ensevelis sans se préoccuper de leur mémoire. Paysage avec palmiers est une visitation de l’horreur, la mise à mort d’un pays qui vient hanter les cauchemars du narrateur. J-L Magnan note dans Anti-Liban (Verticales, 2004) que les milices se combattaient « non pas sauvagement, mais avec sadisme ». Mathias Enard (La perfection du tir, Actes Sud, 2003) et Richard Millet (La confession négative, Gallimard, 2009) décrivent des scènes à la limite de l’insoutenable. La perturbation qu’infligent de telles expériences se mesure au flux chaotique du monologue intérieur chez Oliver Rohe (Défaut d’origine, Allia, 2003) et chez Mathias Enard dont le roman Zone (Actes Sud, 2008) est écrit en une seule phrase de 517 pages, comme si aucun récit cohérent ne pouvait être élaboré à propos de ces événements qui affolent les sens et défient la raison. 

Cette image fait un tel contraste avec ce que la littérature française du XIXe siècle avait retenu, que la ville y perd parfois jusqu’à son nom : Jean-Louis Magnan l’appelle indifféremment Beyrouth ou d’un prénom de femme : « Claire ressemble à Beyrouth tant l’une et l’autre, ravagées, reconstruites, portent mal leur nom, supportent mal leur taille et les fruits de leurs attraits. » La perfection du tir de Mathias Enard n’identifie pas la ville dans laquelle le sniper est installé. Les romans d’Oliver Rohe ne la nomment pas (mais, dans l’avion, le voisin du narrateur de Défaut d’origine s’appelle « Biroult »), on ne la reconnaît qu’à quelques indices et aux informations données par la presse littéraire, à laquelle Rohe refuse cependant d’en dire plus : « En 1990, j’ai fui avec ma mère et ma sœur un pays en guerre pour m’installer à Paris. J’avais dix-sept ans. Après une année d’études de droit à Assas, je suis retourné durant un an dans ce pays que je ne veux pas nommer, avant de revenir en France. » 

Mais c’est aussi que Beyrouth apparaît dans ces livres comme « le laboratoire privilégié de toutes les guerres à venir », selon la formule d’Oliver Rohe. Car ce qui s’est joué de 1975 à 1990 s’est reproduit en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aujourd’hui en Irak, en Afghanistan et ailleurs. Reprenant Paysages avec palmiers pour une version destinée à être lue en public, Bernard Wallet change le nom de la ville et modifie le titre du livre en Répétition générale pour montrer qu’au Liban eut lieu la « répétition générale » des tragédies ultérieures. Zone mêle continuellement les violences du Liban à celles de la Bosnie, de la Croatie, de la Palestine et d’autres champs de bataille. Tigre en papier évoque à la fois Beyrouth et Sarajevo, que l’on retrouve aussi dans Anti-Liban, et les deux villes deviennent jumelles par l’histoire. 

Les romans insistent sur l’expérience que constitue la violence extrême car, à part le narrateur enfant d’Un monde en petit d’Oliver Rohe (Gallimard, 2009), les personnages sont tous impliqués dans la guerre. L’œuvre qui en témoigne le plus est le dernier roman de Richard Millet, La Confession négative (Gallimard, 2009), qui poursuit en Beyrouth un fantasme initiatique destiné à aguerrir le narrateur, convaincu qu’« il fallait pour écrire avoir connu la guerre », et qui compare l’écrivain au franc-tireur : « Toute ma vie à venir se passerait à tenter de dire ce que j’apercevais avec mon fusil à lunette. » Même si, par ailleurs, Millet est le seul à louer Beyrouth dans ses récits et ses essais. Le Sentiment de la langue, Musique secrète, Beyrouth, Un Balcon à Beyrouth et L’Orient désert célèbrent une ville plus sensuelle, liée aux souvenirs des bonheurs d’enfance, avec une écriture entièrement libérée de l’agressivité des romans : « Ce n’est pas en écrivain que je marche dans la ville », écrit-il dans Un Balcon à Beyrouth : « Je redeviens un petit piéton de Beyrouth. »

La violence que Beyrouth suscite est finalement à la hauteur de l’utopie qu’elle représentait et que la guerre civile a fracassée. N’est-elle pas, comme l’écrit Millet, « à la croisée des langues, des religions et des intolérances majeures » ? Mais cette croisée ne fut pas toujours intolérante : la ville a connu, comme autrefois l’Andalousie, une cohabitation pacifique des cultures. Et la littérature n’insiste sur l’envers de cette cohabitation que parce qu’elle n’en finit pas d’en porter le deuil et de voir s’étendre les menaces sur le monde. Ses violences sont à la mesure de notre passion meurtrie pour une ville blessée.
 
 
Visage de Beyrouth dans la littérature française contemporaine

Nathalie Bontems et David Hury, Jours tranquilles à Beyrouth, Riveneuve, 2009.

Olivier Rolin, Tigre en papier, Seuil, 2002.

Mathias Enard, La perfection du tir, Actes Sud, 2003 (Babel, 2008) et Zone, Actes Sud, 2008.

Jean-Louis Magnan, Anti-Liban, Verticales, 2004.

Bernard Wallet, Paysages avec palmiers, Gallimard, 1992. Texte repris et adapté en version pour voix sous le titre Répétition générale, musique de Serge Tessot-Gay , 2006.

Oliver Rohe, Défaut d’origine, Allia, 2003. Terrain vague, Allia, 2005. Un Peuple en petit, Gallimard, 2009.

Jean Rolin, Un Chien mort après lui, POL, 2009.

Richard Millet
L’Invention du corps de saint Marc, POL, 1983.
Sept passions singulières, POL, 1985.
Beyrouth, Champ Vallon, 1987, texte repris dans Un Balcon à Beyrouth, sous le titre « Beyrouth ou la séparation », La Table ronde, 2005.
Le Sentiment de la langue, I, II, III, La Table ronde, 1993, (Petite Vermillon, 2003)
Un Balcon à Beyrouth, La Table ronde, 1994. 
Musique secrète, Gallimard, 2004.
L’Orient désert, Mercure de France, 2007.
La confession négative, Gallimard, 2009.
 
 
@ Fouad Elkoury
 
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