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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Cette adolescente qui dérange…
Après l'affaire de la caricature télévisée du secrétaire général du Hezbollah puis celle de Gad Elmaleh, voici que le courroux du parti de Dieu frappe les extraits du Journal d’Anne Frank présents dans un manuel scolaire de l’École secondaire adventiste de Mousseitbé. Ou quand la « résistance » s'exerce principalement contre la liberté de penser.

Par Michel HAJJI GEORGIOU
2009 - 12
L’idéologie n’aime pas rire. Telle était la leçon que les Libanais avaient retenue l’été dernier après la quasi-« fatwa » du Hezbollah contre Gad Elmaleh, accusé d’empathie pour les soldats israéliens, et donc interdit de rire et de faire rire au Liban. Mais de cette absence manifeste d’humour, les Libanais en avaient eu un avant-goût lorsque, courroucés par une caricature télévisée du secrétaire général du parti, Hassan Nasrallah, (même pas du dignitaire religieux Hassan Nasrallah…) en juin 2006, des hordes de partisans avaient reçu l’ordre d’envahir les rues de Beyrouth pour exprimer leur colère d’une manière instinctive et irresponsable, s’en prenant aux biens des habitants.

Mais, las de l’été et de la légèreté de Gad Elmaleh, trop insoutenable pour le Hezbollah… L’automne, temps manifeste de la nostalgie et de la méditation, apporte lui aussi son lot de découvertes. À savoir que si l’idéologie n’aime pas rire, c’est s’émouvoir qu’elle déteste le plus.

Comment sinon comprendre que le récit d’Anne Frank, devenu un symbole universel de résistance à l’oppression, puisse déranger à ce point un parti qui s’est d’emblée placé dans une perspective de « solidarité avec tous les opprimés » ? Car c’est bien à la « demande » dissuasive du Hezbollah que des extraits du Journal d’Anne Frank – cette adolescente hollandaise juive morte à 15 ans en 1944 du typhus dans le camp de concentration nazi de Bergen-Belsen – ainsi que des explications relatives à l’œuvre ont été coupés, le mois dernier, d’un manuel scolaire, The Interactive Reader Plus for English Learners à l’École secondaire adventiste de Mousseitbé.

C’est une fois de plus la chaîne de télévision al-Manar qui permet d’éclairer sur les intentions réelles, les causes profondes qui sont à la source de l’initiative du parti. Comme dans l’affaire Gad Elmaleh, c’est al-Manar qui s’est chargée de jeter l’anathème sur l’ouvrage, estimant qu’il « se concentre sur la persécution des juifs ». « Ce qui est plus dangereux encore est la manière dramatique et théâtrale dont le journal est relaté, il est chargé d’émotion », estime la chaîne, avant de se demander pour combien de temps le Liban « restera une arène ouverte à l’invasion sioniste de l’éducation ». Quant au député Hussein Hajj Hassan, il a critiqué l’établissement scolaire concerné et « son manque de discernement dans le choix de ses manuels ». « Ces établissements respectables enseignent la prétendue tragédie qu’a vécue cette fille, alors qu’ils ont honte d’enseigner la tragédie du peuple libanais, celle du peuple palestinien... provoquées par l’occupation sioniste », a-t-il dit.

Ce qui « choque » le Hezbollah dans le Journal d’Anne Frank, c’est donc l’émotion qu’il recèle, son humanité. Parce que cet ouvrage renvoie à une tragédie qui indispose le corpus doctrinal du parti, celle de la Shoah. Au nom de la résistance, le Hezbollah perçoit la littérature de la Shoah – dont le Journal est l’un des piliers – et le devoir de mémoire relatif à la persécution des juifs et à l’Holocauste, comme une menace, une autre « invasion », mais émotionnelle et culturelle, celle-là… Et c’est justement là où le bât blesse. Car, ce faisant, le Hezbollah sombre dans le mimétisme le plus primaire et agit conformément au modèle qu’il souhaite combattre, celui de l’État d’Israël. Dans la logique qui se cache derrière la censure d’Anne Frank, il y a une reconnaissance explicite, une acceptation tacite d’une certaine propagande israélienne qui souhaite embrigader la littérature de la Shoah au service de la politique israélienne et des massacres qui sont commis au nom de cette dernière. Cette vision est admirablement exprimée dans le commentaire de Hajj Hassan, qui limite Anne Frank et son patrimoine à la seule récupération israélienne de tout l’héritage de la Shoah, d’un patrimoine qui appartient à l’humanité toute entière, de cette « douleur aiguë qu’aucun esprit ne peut comprendre », pour reprendre l’expression de l'artiste canadien Leonard Cohen. Mieux encore, le député du Hezbollah, au lieu d’établir une continuité dans l’oppression entre la tragédie d'Anne Frank et celle des enfants du Liban-Sud ou de Gaza, oppose un événement à l’autre dans une neutralisation respective. Un face-à-face incompréhensible qui débouche sur du négationnisme, puisqu’il est question de « prétendue tragédie » concernant l’authenticité du drame vécu par l’adolescente, et, peut-être même de l’Holocauste. Pourtant, le parti s’est toujours fait un point d’honneur de dénoncer le « nazisme » d’Israël dans sa persécution systématique des Palestiniens et des Libanais…

C’est donc la portée historique et symbolique du témoignage d’Anne Frank, celui d’une enfance en révolte contre la peur, contre l’intolérance, contre l’absurde, qui échappe à ses détracteurs libanais. Pourtant, Anne, dans l’injustice subie, dans la souffrance transcendée par l’art et l’écriture, n’est autre que la sœur des enfants palestiniens ou libanais des romans de Élias Khoury et Ghassan Kanafani, des films d’Élia Suleiman, du Cerf-volant de Randa Chahal, des Champs de bataille de Daniel Arbid du West Beirut de Ziad Doueiri, des enfants britanniques d’Empire du Soleil de J.G. Ballard et Hope and Glory de John Boorman, ou encore, de la petite Ophélie qui se crée son monde onirique pour échapper à l’horreur de la guerre d’Espagne dans le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro…

S’il existe un paradoxe entre les slogans du Hezbollah et ses actes, il faut cependant, par honnêteté, reconnaître la cohérence systémique du Hezb dans sa vision de la liberté : au moment où il faisait censurer Anne Frank, le parti protestait, au nom de la « liberté d’expression », contre l’arrêt de la diffusion d’une chaîne iranienne prosélyte, el-Aalam. Dans ce contexte, la liberté n’est plus reconnue comme une valeur supérieure indivisible et universelle, mais se retrouve « saucissonnée », inféodée aux dogmes idéologiques. Elle n’est donc « juste » et « tolérable » que lorsqu’elle s’inscrit « raisonnablement » dans le contexte idéologique du parti, lorsqu’elle est embrigadée au service des intérêts supérieurs du parti-État… comme tout le reste au demeurant, de l’au-delà jusqu’à l’ici-bas.

Le même problème se pose dans le cas de la campagne menée contre Gad Elmaleh. Ceux qui ont soutenu la campagne du Hezbollah pour interdire à l’artiste de venir se produire au Liban ont hurlé à l’indignation lorsqu’un autre humoriste, Dieudonné, plus conforme à leurs penchants politiques (il vient d’être reçu par Amadinejad), se faisait interdire une représentation par le préfet de Grenoble en octobre dernier, décision au demeurant aussi fâcheuse que celle du parti de Dieu. Encore une fois, au lieu de reconnaître la liberté d’expression et la liberté de pensée comme principe supérieur, indivisible et inaliénable, surtout dans le domaine de la création littéraire et artistique, les passions interviennent pour les cloîtrer dans un système de valeurs subalterne, pour les transformer en instruments d’une doctrine quelconque. Or c’est justement dans ce processus que la liberté se retrouve scindée en deux, écartelée entre la liberté que je me reconnais à moi-même et à ceux qui sont « initiés » et qui pensent comme moi, et la censure que je veux imposer, infligée à ceux qui ne partagent pas mes valeurs. La ligne est désormais clairement tracée, le règne du totalitaire peut débuter.

Mais, par-delà les considérations philosophiques sur la liberté et la censure, le problème de fond reste le même dans le contexte spécifiquement libanais, d’Anne Frank à Gad Elmaleh, à savoir qu’un groupe politico-communautaire, le Hezbollah, à travers son organe médiatique, s’est arrogé un véritable droit de veto sur la scène culturelle et éducative du pays... Pourtant, aucune institution étatique – y compris la Sûreté générale, dont les liens avec le Hezbollah sont pourtant excellents – n’a trouvé à redire concernant l’entrée de Gad Elmaleh au Liban, ni frappé de censure Le Journal d’Anne Frank, dont des copies peuvent être trouvées dans toutes les librairies. Une fois de plus, le Hezbollah a décidé seul, au nom de tous et au nez et à la barbe de l’État et de la démocratie, de fixer la norme – une norme qui répond uniquement à l’idéal de société martiale homogène et homogénéisante qu’il promeut, celle où tout est inféodé à une fonction précise : servir l’impératif de la résistance. Qu’importe si cela provoque l’érosion de l’État, et même son implosion, dans la mesure où chaque communauté, et, par transitivité, chaque groupe politique se met à réclamer, au nom de l’égalité et de la réciprocité et dans l’objectif de renforcer la açabiya (l’esprit de corps) du groupe, les mêmes privilèges, c’est-à-dire le même droit de veto contre tout ce qu’il perçoit comme une menace à sa propre culture, sa propre cohésion, sa propre idéologie. Et qu’importe si la censure conduit au règne de la violence. Cette dernière n’est-elle pas aussi un instrument au service de cette culture spartiate de la résistance ?

En l’espace de quelques mois, deux précédents dangereux ont donc été établis, dans le mépris total de tout ordonnancement juridique et étatique et de la volonté d’une société civile qui, si elle rejette ce fait accompli et ce nouvel ordre de la censure, continue de se chercher, d’hésiter avant d’agir, de s’organiser, en partie parce qu’elle ne sait pas comment défendre la liberté d’expression, comment expliquer le droit à la différence à ceux qui ne parviennent toujours pas à en comprendre l’importance vitale. Il va bien le falloir cependant. Sinon, la facture risque d’être lourde, très lourde, à l’arrivée, pour la société. D’ailleurs, Anne en sait quelque chose, elle.


 
 
D.R.
 
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