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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Livre numérique contre livre papier : chronique d’une mort annoncée ?
Partout, le livre numérique, ou e-book, occupe de plus en plus le devant de la scène et fait l’objet de débats où affleurent toutes sortes de peurs : peur face à l’hégémonie américaine via Google et Amazon, peur quant à l’avenir du livre et à la disparition possible des métiers du livre, dans l’édition et la librairie... Petit tour d’horizon de l'actualité brûlante du livre numérique.

Par Georgia Makhlouf
2010 - 01
Depuis quelques semaines, l’actualité relative au livre numérique s’emballe. Amazon propose un e-book livrable dans le monde entier baptisé « Kindle ». Google annonce Google Editions, une librairie en ligne pour début 2010, et a lancé une campagne géante de numérisation d’ouvrages. Si la vente de livres numériques ne représente, en France par exemple, qu’à peine 1 % du chiffre d’affaires de l’édition, le livre numérique explose déjà au Japon grâce aux téléchargements de livres sur téléphones mobiles que les Japonais préfèrent à leurs ordinateurs...

Les e-books ne sont pas une nouveauté, et il y a quelques années déjà qu’on en parle. Néanmoins, les nouveaux produits qui sont actuellement sur le marché apportent des améliorations majeures par rapport aux précédents : leur similitude marquée avec le livre papier qui s’associe à une grande légèreté (174g seulement pour le Cybook par exemple) ; leur indépendance à l’égard de l’ordinateur couplée à leur plus grande autonomie : on télécharge directement sur son e-book et on l’emporte avec soi pour le lire dans les mêmes conditions que le livre papier ; enfin, ils apportent une lisibilité bien meilleure que par le passé grâce à la résolution des écrans, la qualité des polices de caractère et la technologie de l’encre électronique qui améliore largement le confort de lecture. Le frein principal à l’explosion du marché est le prix : un Kindle coûte au minimum 260$ aux USA et, frais de port compris, il reviendra à 250€ environ à un acheteur européen. D’autres produits existent également sur le marché, le Reader de Sony ou le Cybook de la société française Bookeen, mais leurs coûts restent élevés.

Vers une disparition du livre papier ?

Du côté de Google, le géant américain offre la possibilité de lire 10 millions de livres en ligne (essentiellement en anglais pour le moment, il est vrai) et de faire des recherches sur le texte intégral. Mais en numérisant les ouvrages issus des bibliothèques américaines, il a omis de s’assurer de l’accord des auteurs et éditeurs non américains, et ce faisant, a donc violé les lois en vigueur dans l’Union européenne. Google s’est donc attiré les foudres des éditeurs et des auteurs. En outre, Google se réserve le droit de scanner, publier et commercialiser tout livre « non disponible ». Or pour les éditeurs européens, si un livre est épuisé et donc non disponible, cela ne signifie pas qu’il n’appartient à personne. Lors de la foire de Francfort en octobre dernier, Santiago de la Mora, responsable de Google en Grande-Bretagne, a exposé la vision philanthropique de Google : « Nous résolvons l’un des grands problèmes mondiaux, le fait qu’un livre introuvable, c’est un livre mort. » À quoi Roland Reuss, professeur de littérature à l’université d’Heidelberg, a répondu : « Vous révolutionnez le marché du livre certes, mais le prix à payer est la destruction de ceux qui le produisent. » Et l’on dit que Dick Brass, responsable du département de l’édition électronique chez Microsoft, va jusqu’à prédire la disparition totale du livre papier avant la fin des trente prochaines années. Sans soutenir une position aussi radicale, une étude rendue publique par les organisateurs de la foire de Francfort et réalisée en partenariat par deux magazines professionnels, allemand et américain, considère (après avoir interrogé 840 acteurs internationaux du monde de l’édition) que 2018 sera l’année charnière où les ventes de livres numériques dépasseront celles des ventes papier.

Dès le printemps 2008 et face aux bouleversements introduits dans l’économie de l’édition par Internet et par le numérique – bouleversements que certains n’hésitent pas à qualifier de « révolution », comparable à l’invention du codex dans les premiers siècles de notre ère ou à celle de l’imprimerie au XVe siècle –, le ministère de la Culture en France a commandé une mission de « concertation, de réflexion et de proposition sur le livre numérique ». Préparer le passage au numérique sans fragiliser les équilibres de l’édition apparaît comme l’enjeu majeur de la profession. L’exemple du marché du disque est présent dans tous les esprits et alimente les craintes des acteurs. L’irruption de la musique digitale est en effet considérée comme une calamité ayant bouleversé le modèle économique du disque au détriment des artistes et des producteurs d’une part, lésés à cause du piratage, et des réseaux de distribution de l’autre, avec la quasi-disparition des disquaires. Et le constat est qu’en France, le livre numérique n’est déjà plus une fiction. Des pans entiers ont déjà basculé : l’édition scientifique, technique, médicale, et juridique est déjà numérique. Cela concerne aussi les dictionnaires et les encyclopédies, les livres pratiques, les guides de voyage et livres de cuisine, et cela s’amorce pour les ouvrages universitaires et les livres scolaires. Même la littérature générale pourrait céder aux sirènes du virtuel et se dématérialiser. Le processus de dématérialisation est porteur de multiples dangers pour la chaîne du livre. Un auteur pourrait ainsi être tenté de suivre un distributeur numérique qui lui ferait une meilleure proposition qu’un éditeur ; Amazon pourrait donc devenir un concurrent redoutable pour les éditeurs. La distribution et la diffusion constituent le deuxième maillon faible. Et l’avenir des librairies, essentielles pour que se maintienne la création, se joue aussi dans cette bataille.

Les auteurs de best-sellers se sont déjà engagés dans le mouvement, à l’instar de Marc Lévy qui vient de publier son dernier roman simultanément en version papier et en format numérique, ou de Dan Brown dont The Lost symbol s’est déjà vendu à plus de 100 000 exemplaires numériques.

Les risques du livre en ligne

Pour prévenir les risques, Bruno Patino, président de Télérama et du Monde interactif et responsable du rapport remis en juin à Christine Albanel, a fait quatre recommandations : promouvoir une offre légale attractive pour le livre numérique afin d’éviter le piratage ; défendre le code de la propriété intellectuelle qui doit rester la clé de voûte de l’édition ; prévoir des mécanismes permettant aux détenteurs de droits (auteurs et éditeurs) d’avoir un rôle central dans la détermination du prix, sachant que la loi Lang n’est pas adaptée à l’offre numérique ; et obtenir un taux de TVA de 5,5 % contre les 19,6 actuels pour l’ensemble des biens culturels numériques.

Il semble que le nouveau ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, se soit attelé à ce dossier aussitôt arrivé. Et regarde de près les négociations en cours entre la Bibliothèque nationale de France et le géant américain.

Dès 2005, Jean Noël Jeanneney, alors président de la BNF, avait tiré la sonnette d’alarme dans un ouvrage au titre on ne peut plus explicite : Quand Google défie l’Europe : plaidoyer pour un sursaut (Mille et une nuits). Jeanneney y souligne que l’enjeu principal de la bataille qui se joue actuellement est la protection de la libre diffusion de la connaissance. En contrôlant les fichiers numériques des livres, les corporations américaines contrôlent la publication et la disponibilité des ouvrages. Et en contrôlant le patrimoine littéraire public ou privé, elles contrôleront aussi les futures publications, et pourront ainsi peser sur l’avenir des genres littéraires, sur les auteurs et sur le type de savoir diffusé. Et cette guerre, insiste-t-il, est menée par des champions du marketing et de la maximisation du profit. « Le moteur de recherche Google est une réussite universelle et il rend bien des services. Mais lui confier, et à lui seul, qui vit du profit et est enraciné – en dépit de l’universalité de son propos – dans la culture américaine, la responsabilité du choix des livres, la maîtrise planétaire de leur forme numérisée et la quasi-exclusivité de leur indexation sur la toile, le tout étant au service, direct ou indirect, de ses seuls gains d’entreprise, voilà bien qui n’est pas supportable. » Aussi Jeanneney a-t-il dû s’étrangler à la lecture de La Tribune du 19 août dernier, qui titrait « Livres en ligne : Google a gagné. La BNF fait appel aux services du géant ». Bruno Racine, l’actuel président, semble prendre les choses de façon moins radicale : « Nous avons eu des échanges avec Google. Savoir s’il y aura accord ou non est une question de nature politique en cours d’examen. Quoi qu’il arrive, nous continuerons à numériser 8 millions de pages par an soit, sur trois ans, 200 000 à 300 000 livres. Avec l’Édition française et le Centre national du livre, nous avons mis en place une expérience qui permet d’accéder non seulement aux ouvrages du domaine public, mais aussi de manière payante, à des ouvrages protégés. »

Jean-Claude Carrière, auteur avec Umberto Eco de l’ouvrage N’espérez pas vous débarrasser des livres (Grasset ; voir infra), prend, lui aussi, les choses avec tranquillité et philosophie. Dans un chat sur le site de L’Express en date du 23/10/2009, il écrit :, « Le papier ne survivra peut-être pas. Je ne vois rien de grave là-dedans. Ce qui serait plus dangereux serait la disparition de l’écrit. Nous n’en sommes pas là. » Il remarque aussi à quel point « nous sommes fascinés par le nouveau, surtout quand il est technique. Nous nourrissons l’espoir secret que la technique, un jour, pourra nous servir de pensée ».

Il nous reste à espérer que, face aux immenses défis auxquels ils sont confrontés et que certains n’hésitent pas à qualifier de « tsunami », les acteurs de la chaîne du livre se mobiliseront avec énergie et qu’au-delà de la peur ou de la fascination, ils sauront penser ensemble, avec créativité et réactivité.

 
 
« Le papier ne survivra peut-être pas. Je ne vois rien de grave là-dedans. Ce qui serait plus dangereux serait la disparition de l’écrit »
 
2020-04 / NUMÉRO 166