FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
General
Interdictions et ignorance
La censure, encore et toujours... Au Liban, pays qui se considère comme une démocratie libérale ouverte à la différence et aux singularités, certaines autorités s'arrogent encore le droit de décider - pour les autres - de ce qui peut être lu, vu, entendu, dit et montré. Comme si le citoyen libanais n'était pas un être adulte, responsable et averti.

Par Michel HAJJI GEORGIOU
2010 - 02
Dame Anastasie. Une recherche rapide sur le plus farouche de ses nouveaux ennemis, l’Internet, suffit pour tirer certaines conclusions sans appel… Selon un site spécialisé dans l’analyse des prénoms, Anastasie est en effet un prénom « médiéval ». L’âge moyen des personnes qui portent ce prénom est de « 82 ans », révèle ce même site, avant de préciser que « le pic du siècle » pour ce prénom était en… 1901. Pas de doute, Anastasie est bel et bien un prénom « ancien », note enfin le site en question.

Cet argument suffira-t-il à convaincre nos censeurs locaux que leurs ciseaux sont parfaitement archaïques, que leurs méthodes appartiennent véritablement à un siècle révolu ? Probablement pas. L’humour facile ne sauvera probablement pas la liberté d’expression de la censure, cette « abjecte bêtise » que dénonçait déjà le poète John Milton en 1644 dans son Areopagitica. Pour la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure, ouvrage fondateur du libéralisme britannique et apologie de la liberté de pensée face à l’émergence des tyrannies politiques et religieuses. Très tôt – bien avant les Lumières –, Milton mettait déjà en garde contre les effets retors de la censure et du formalisme intellectuel sur la société, dans la mesure où tout progrès, toute évolution, dépend immanquablement selon lui d’une coordination, d’une complémentarité entre la liberté de l’individu et la connaissance.

Prés de quatre cents ans plus tard, ce sont encore les mêmes arguments que les partisans de la liberté d’expression s’acharnent à défendre face aux parangons libanais de la censure, retranchés principalement derrière des soutanes et des uniformes. Inutile de dire que le monde arabe, immergé dans le déni de sa splendeur d’antan, endormi par la tyrannie et l’extrémisme, embourbé dans le complexe de l’avortement de l’expérience nahdawie par l’Occident, et vieillissant donc en marge de la modernité, ne se trouve guère logé à meilleure enseigne. C’est bien pourquoi l’observatoire SKeyes a organisé la semaine dernière à Beyrouth un séminaire d’une journée entière consacré à la censure, avec des interventions de journalistes et de chercheurs libanais, arabes et internationaux – le tout sous l’œil toujours bienveillant de l’autorité locale de référence en la matière, la Sûreté générale. Initiative qui n’est, après tout, que pure logique : faut-il rappeler que c’est un article virulent de Samir Kassir, en date de novembre 1999, contre la censure d’une chorégraphie de Maurice Béjart sur Oum Koulsoum au Forum de Beyrouth qui avait valu au journaliste ses premiers déboires avec la Sûreté générale et son grand manitou de l’époque ?

S’il existe par ailleurs un besoin continuel d’organiser des conférences et des séminaires sur ce sujet, c’est bien parce que, d’année en année, le « domaine » de la censure ne cesse de s’étendre, au gré des angoisses existentielles de certains groupes religieux ou des changements de rapports de force en faveur d’une idéologie ou d’une autre. Une typologie rapide montrerait en effet qu’il existe au Liban, depuis la fin de la guerre en tout cas, deux sortes de censure : l’une touchant au champ politico-idéologique, et l’autre au domaine moral et religieux.

Dans le premier type de censure, l’attention a de tout temps surtout été focalisée sur le boycott d’Israël (le film d’animation israélien Valse avec Bachir, pourtant projeté au cœur même de la banlieue sud et disponible en copies partout sur le territoire libanais, y compris dans le bastion hezbollahi, n’échappera pas à la règle) avec, immanquablement, une dérive antisémitique bien prononcée. Ainsi les œuvres de Frank Sinatra, Enrico Macias, Paul Newman, et d’autres chanteurs et acteurs juifs ont-elle tout bonnement été interdites d’entrée au Liban (chef d’accusation : propagande pro-israélienne) durant le « mandat » syrien sur le pays, et la « liste noire » élaborée par la Sûreté générale n’a eu de cesse de s’allonger indéfiniment. Les descentes menées contre le Virgin Mégastore et les saisies d’un lot de CD et de DVD au début des années 2000 sont restées bien gravées dans les mémoires. Plus récemment, et à titre d’exemple (les cas sont innombrables), il existe au Virgin Mégastore un coffret de DVD frappé d’un autocollant de la Sûreté, qui informe l’acheteur qu’il ne pourra pas retrouver l’un des films à l’intérieur du boîtier. Celui-ci, au contenu jugé « subversif », a été saisi par la censure : il s’agit de Judgment at Nuremberg (1961) de Stanley Kramer avec Spencer Tracy et Burt Lancaster, qui se penche sur les atrocités commises par les nazis contre les juifs durant la Seconde Guerre mondiale. S’agit-il de la même logique qui a récemment conduit le Hezbollah à faire pression sur une école beyrouthine pour couper des passages du Journal d’Anne Frank d’un livre scolaire, à savoir que l’Holocauste ne saurait émouvoir ? Inutile de chercher à comprendre : la censure ne réfléchit pas, elle n’est que pure interdiction, sans questions.

La sphère de l’interdit politique est malheureusement très souple et extensible à souhait : sous l’occupation syrienne, elle passait par la censure des articles ou des caricatures pouvant porter atteinte à l’autorité de tutelle, sous prétexte de «  ne pas porter préjudice aux relations avec les pays frères », ou qui osaient critiquer le chef de l’État et l’armée. Aujourd’hui, le concept de « pays frère » renvoie désormais spécifiquement à l’Iran, depuis que la Sûreté générale a considéré que Persépolis de Marjane Satrapi, film d’animation critique sur la révolution islamique de 1979 en Iran, portait atteinte aux relations avec Téhéran. Ce n’est qu’au terme d’une campagne menée conjointement par la société civile et certains politiques, notamment au sein même du gouvernement, que le film obtiendra finalement son visa d’exploitation en salles, la Sûreté se réservant toutefois le luxe de censurer, probablement par excès de zèle, près d’une minute du film.

La censure religieuse et morale obéit à une logique bien plus simple. C’est souvent le sexe et la nudité qui offusquent. Il faut ainsi s’émerveiller du courage des censeurs qui « avilissent » leurs âmes en visionnant, très certainement horrifiés, les scènes les plus croustillantes des films, afin d’expurger l’image, et d’assurer ainsi le salut de leurs frères… Le peuple libanais est si pudibond, il est vrai… Si puritain qu’il n’est toujours pas prêt à pouvoir apprécier l’audace d’une metteuse en scène qui tente d’adapter les Monologues du vagin d’Eve Ensler au cadre libanais (deux agents de la Sûreté assistaient chaque soir aux représentations de la pièce Hake Neswen – 2006 – de Lina Khoury, pourtant déjà copieusement censurée avant d’obtenir son permis d’exploitation), ou celle d’un jeune réalisateur, Marc Abirached, dont le péché ignoble justifiant l’interdiction de son film Help (2009) en salles sera de montrer une scène de triolisme et le corps d’une actrice libanaise nue… Tout comme il lui sera interdit d’apprécier l’extraordinaire performance de Sean Penn dans le très sérieux Milk de Gus Van Sant (2008), biographie du militant homosexuel américain Harvey Milk…

Le sort réservé aux articles, aux films et aux ouvrages jugés subversifs par les autorités religieuses n’est pas meilleur : c’est grâce ainsi à une coordination étroite entre dignitaires religieux (chrétiens et musulmans) et la Sûreté que le très subversif et malfaisant Da Vinci Code de Dan Brown – devenu presque l’équivalent chrétien des Versets sataniques de Salman Rushdie pour l’église catholique au Liban ! – n’a pas pénétré nos librairies locales. Des films – au demeurant médiocres – touchant au spectre religieux, comme Stigmata de Rupert Wainwright (1999) ou le Da Vinci Code de Ron Howard (2009) ont rejoint à l’index l’extraordinaire adaptation de La Dernière tentation du Christ de Nikos Kazantzakis par Martin Scorsese (1988). Et, sur le plan musical, inutile de rappeler la campagne imbécile menée par les autorités jusqu’au début des années 2000 contre le hard-rock, avec arrestation en masse de jeunes accusés d’être des « adorateurs de Satan »…

Il ne s’agit que de quelques cas révélateurs du mal qui ronge le paysage politique et culturel libanais. Pourquoi est-il si difficile de transmettre un message pourtant si simple : à l’ère informatique, celle des téléchargements sur Internet, du piratage, l’interdiction est caduque, et il y a toujours moyen de la contourner. Tout est devenu facile et accessible. D’où la nécessité d’éduquer au lieu d’interdire, d’éduquer non pas par la répression, mais par la responsabilisation. La censure engendre en effet l’autocensure, c’est-à-dire la dépendance et la répression, la déresponsabilisation, l’ignorance, et, au final, la violence. Il s’agit de l’envers de la citoyenneté, fondée sur la responsabilité, elle-même résultante de la liberté. Cela reviendrait, dans le concret, à redéfinir sur le plan juridique les prérogatives extraordinaires et floues concédées dans ce cadre à la Sûreté générale et à s’orienter forcément vers une adoption des normes européennes (déjà sévères d’ailleurs) en matière d’interdiction (de restriction plutôt) des films ou des supports médiatiques en fonction de catégories d’âge bien établies. Le règne de la censure sauvage et anarchique ne peut plus perdurer : il va plus que jamais à l’encontre de l’évolution de l’homme et du sens de l’histoire. Il ne s’agit plus que d’un reliquat du passé, destiné uniquement à maintenir certains esprits dans un état d’assurance illusoire qui n’est autre que le réconfort de leur médiocrité. L’avenir n’est fait que de liberté.


 
 
 
2020-04 / NUMÉRO 166