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« Waterloo ! morne plaine ! »
Le monde s’apprête à commémorer le bicentenaire de la défaite de Napoléon à Waterloo, le 18 juin 1815. Cette bataille, qui a opposé près de 200 000 hommes et changé le cours de l'Histoire, a été racontée par ses acteurs, dont l’Empereur lui-même. Tragédie classique, pièce romantique, elle a aussi inspiré poètes, romanciers et essayistes de France et d'ailleurs...

Par Jean-Claude Perrier
2015 - 05
La collection « Folio » chez Gallimard vient de publier une anthologie de textes sur cette fameuse bataille relatée par ses acteurs et ses témoins – dans les deux camps –, mise en jugement par les historiens, et magnifiée par les plus grands écrivains du XIXe siècle qui ont transformé l’Histoire en mythe.

Des visions contradictoires

La défaite totale et sanglante de Waterloo, face à l’Europe coalisée contre la France, a sonné le glas pour Napoléon et son « étrange monarchie au kitsch carolingien inaugurée en 1804 ». L’Empereur, selon les témoignages de tous, est apparu usé, malade et conscient que, si son dernier coup de poker échouait, il n’y aurait plus de recours honorable pour lui. D’aucuns, et pas seulement parmi ses ennemis, auraient préféré, pour sa gloire, qu’il fût tué sur le champ de bataille. C’est le cas de Lord Byron qui détestait le dictateur mais admirait son génie, ce qui lui valut d’ailleurs quelques inimitiés dans son propre pays ! Mais Napoléon a survécu, et entrepris de se justifier par écrit, à plusieurs reprises, faisant assumer à d’autres la responsabilité accablante de sa défaite. Essentiellement le maréchal Grouchy, qu’il blâme d’une « inexcusable lenteur dans des circonstances si délicates, de la part d’un officier si zélé ». Et le maréchal Ney, « le brave des braves », qu’il accuse, dans Le mémorial de Sainte-Hélène, d’avoir perdu huit heures avant de passer à l’attaque le 16 juin – allégations dont ce dernier se défendra comme un beau diable.

Aux yeux de ses partisans, puis de ses embaumeurs littéraires, surtout post mortem, Napoléon ne pouvait être coupable. Il avait été mal compris, mal servi, voire trahi. Une thèse à laquelle le poète républicain Lamartine n’adhère pas : « Il fut vaincu sans pouvoir s’expliquer à lui-même sa défaite et en la rejetant sur la trahison, écrit-il en 1851 dans son Histoire de la Restauration. Il ne fut trahi que par son génie ». Alors que son collègue Adolphe Thiers, comme nombre d’historiens à venir, accepte la version napoléonienne des événements, le romancier anglais Walter Scott parle plutôt, dans The life of Napoleon Buonaparte (1827), de « suppositions gratuites, de déguisements et de faussetés ».

Mais, avec la mort de Napoléon à Sainte-Hélène en 1821, prisonnier des Anglais qui, selon une thèse toujours partagée par certains chercheurs, l'auraient empoisonné, finie la polémique, place à la canonisation laïque, dont l’apogée sera le retour des cendres en 1840, puis l’inhumation aux Invalides, en 1842 ! Fils d’un général d’Empire, Victor Hugo est l’inventeur, dans son poème « L’expiation », extrait des Châtiments (1853), du fameux : « Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine ! ». Dans son roman Les misérables (1862), Hugo lave le grand homme de toute faute stratégique : « Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo ». Dans l’édition définitive de 1883 de La légende des siècles, il ajoute Le retour de l’Empereur, véritable dithyrambe au « Roi ! génie ! empereur ! martyr ! ». Son poème épique s’achève sur une prophétie de revanche : Hugo imagine l’aigle souffletant d'un coup d'aile le lion anglais ! Pour le poète, exalter Napoléon Ier, c’était aussi exprimer son mépris pour son neveu, Napoléon III, l’ennemi absolu…

Traumatisme

La bataille de Waterloo, la chute de Napoléon, l’effondrement du rêve impérial, l’humiliation de la défaite et l’occupation brutale du nord du pays par les coalisés, provoquèrent en France un traumatisme profond, très lent à guérir dans toutes les catégories de la société (à l’exception des partisans des Bourbons) et relayé par les plus grands écrivains du XIXe siècle : Dumas (fils de général également), Chateaubriand (dans ses Mémoires d’outre-tombe), Balzac (dans Le médecin de campagne), Stendhal (dans La chartreuse de Parme), Nerval… Quant à la fin de Napoléon, elle est considérée comme une illustration de la fatalité divine. C’est la thèse de Tolstoï dans Guerre et paix ; c’est surtout celle de Victor Hugo :

« Ces héros sont trop grands ! un même sort les suit./ Hélas ! tous les Césars et tous les Charlemagnes/ Ont deux versants ainsi que les hautes montagnes ;/ D’un côté le soleil, et de l’autre la nuit. »

On le voit : lire sur Waterloo, c’est se plonger dans l’un des épisodes les plus passionnels du « grand roman national » français. Deux siècles après, la bataille fait encore couler beaucoup d'encre !


Lire aussi :

À lire également :

Waterloo d’ Alessandro Barbero, Flammarion.
Napoléon et la dernière campagne - Les Cent-Jours 1815 de Jacques-Olivier Boudon, Armand Colin.
Waterloo, Chroniques d’une bataille légendaire de Bernard Cornwell, Ixelles éditions ; disponible en anglais sous le titre : Waterloo : The history of four days, three armies and three battles, Collins.
La bataille de Waterloo de Jean-Claude Damamme, Perrin.
Napoléon chef de guerre de Jean Tulard, Tallandier.
La chute de Napoléon de Dominique de Villepin, Perrin.
 
 
Wellington à Waterloo, vu par Hillingford. D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Waterloo, Acteurs, historiens, écrivains de Patrick Gueniffey, textes choisis et annotés par Loris Chavanette, Gallimard, 2015, 882 p.
 
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