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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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À Amsterdam, sur les traces d’Anne Frank
Le Journal d’Anne Frank que certains obscurantistes ont voulu bannir des programmes scolaires libanais est devenu un classique. L’Orient Littéraire a visité à Amsterdam la maison où l’adolescente se cacha avec ses parents pour écrire son bouleversant témoignage. 

Par Alexandre NAJJAR
2013 - 08
C’est une maison charmante comme il y en a des milliers à Amsterdam, située au 263, Prinsengracht, à proximité d’un canal où glissent des péniches ornées de fleurs. Cet édifice n’est pourtant pas comme les autres : c’est là, dans « l’Annexe », que les Frank, une famille juive originaire de Francfort, composée d’un couple (Otto et Édith) et de deux filles (Anne et Margot), s’installent clandestinement, en 1942,  pour fuir les persécutions des nazis. Ils doivent partager cet espace avec Fritz Pfeffer et la famille Van Pels.

Deux ans de clandestinité

Deux années durant, ces huit personnes vont  se partager 120 m2. Comme elles vivent au-dessus d’un entrepôt très fréquenté, elles doivent, pour ne pas être repérées, rester silencieuses pendant une grande partie de la journée, éviter de faire couler l’eau, marcher sur la pointe des pieds. Miep Gies, Jo Kleiman, Victor Kugler et BepVoskuijl, les associés d’Otto Frank, les prennent en charge : « Nos protecteurs, dira Anne Frank à leur propos, sont le meilleur exemple, eux qui nous ont aidés jusqu’à présent à traverser ces temps difficiles. Jamais nous n’avons entendu un seul mot faisant allusion au fardeau que nous représentons certainement pour eux… » Le visiteur qui découvre l’endroit demeure stupéfait par son exiguïté : les chambres sont minuscules, les escaliers étroits. Le lieu est humide et sent le renfermé : les fenêtres sont closes, recouvertes d’un voile noir qui empêche la lumière de pénétrer. Sur les murs, des traits tracés par les parents pour suivre la croissance de leurs filles et des photos destinées à égayer l’atmosphère : « Avec ses murs vides, notre petite chambre faisait très nue. Grâce à papa, qui avait emporté à l’avance toute ma collection de cartes postales et de photos de stars de cinéma, j’ai pu enduire tout le mur avec un pinceau et de la colle et faire de la chambre une gigantesque image », dira Anne.

Un journal pour confident

Cloîtrée dans cette maison dont la porte d’entrée est camouflée derrière une bibliothèque pivotante, l’adolescente se met à écrire son journal. Du 12 juin 1942 au 1er août 1944, elle consigne ses impressions et ses observations sur un album à carreaux rouges puis sur des cahiers, qu’on peut consulter dans ce lieu transformé en musée : « Ce que j’ai encore de meilleur, il me semble, c’est de pouvoir au moins noter ce que je pense et ce que j’éprouve, sinon j’étoufferais complètement. » Les épreuves endurées lui inspirent des propos amers et optimistes à la fois : « Je vois le monde transformé de plus en plus en désert, j’entends, toujours plus fort, le grondement du tonnerre qui approche, et qui annonce §probablement notre mort ; je compatis à la douleur de millions de gens et pourtant, quand je regarde le ciel, je pense que ça changera et que tout redeviendra bon, que même ces jours impitoyables prendront fin, que le monde connaîtra de nouveau l’ordre, le repos et la paix. » Elle critique souvent sa mère, admire son père, surnommé « Pim », se dispute avec sa sœur Margot qui finira par devenir son amie. Elle tombe amoureuse de Peter Van Pels qu’elle embrasse pour la première fois au grenier. Les journées sont mornes, la nature lui manque. « Je veux sortir, de l’air, je veux rire », note-t-elle dans son journal qui devient son confident : « Tu peux me croire, quand on est enfermé pendant un an et demi, certains jours, on en a assez. Faire du vélo, danser, siffler, découvrir le monde, me sentir jeune, savoir que je suis libre, voilà à quoi j’aspire. » Consciente de son talent, elle rêve de devenir journaliste et écrivain. « Je sais ce que je veux, j’ai un but, un avis, j’ai une foi et un amour, affirme-t-elle. Je sais que je suis une femme, une femme riche d’une force intérieure et pleine de courage ! Si Dieu me laisse vivre, j’irai plus loin que Maman n’est jamais allée. »

Un succès post mortem

Mais l’ambition de l’adolescente est brutalement freinée. Le 4 août 1944, les occupants de l’Annexe sont arrêtés par la Gestapo sur dénonciation. Déportée à Auschwitz, puis à Bergen-Belsen, Anne Frank meurt du typhus en février ou mars 1945, peu après sa sœur Margot. Le seul rescapé de la famille est le père, Otto Frank. À la libération, il regagne les Pays-Bas et retrouve ses protecteurs qui ont survécu à la guerre. Miep lui remet les écrits de sa fille, qui sont pour lui « une révélation » : il découvre Anne sous un autre jour. Bouleversé, il décide de publier son journal qui, depuis sa parution en 1947, est devenu un best-seller traduit dans plus de 70 langues. Pourquoi ? Parce que la tragédie de cette adolescente juive ressemble à la tragédie vécue par des millions d’enfants dans le monde, comme hier au Liban, comme aujourd’hui en Syrie où de nombreuses Anne Frank vivent dans la clandestinité ou dans les abris, pour échapper à la prison ou la mort. Toutes les guerres se ressemblent.


 
 
© Collection Anne Frank
 
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