FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
General
Le Métèque n’est pas parti
Grand ami du Liban où il a chanté à plusieurs reprises, Georges Moustaki s’est éteint à Nice à l’âge de 79 ans dans la nuit du 23 mai 2013. En guise d’hommage à son immense talent, nous republions des extraits d’un entretien qu’il nous avait accordé peu avant la maladie qui l’a définitivement éloigné de la scène.

Par Alexandre NAJJAR
2013 - 06
Il avait beau vivre à Paris, ce natif d’Alexandrie aux origines italo-grecques était un vrai Méditerranéen : épicurien, généreux, polyglotte ouvert à toutes les cultures… Récompensé en 2008 par l’Académie française pour la qualité de ses paroles (Le Métèque, Ma liberté, Ma solitude, Sans la nommer…), cet auteur-compositeur était un amoureux des mots. Il nous laisse des centaines de chansons à texte, interprétées par lui-même ou par Serge Reggiani, Édith Piaf, Barbara, Dalida, Juliette Gréco ou Yves Montand, et réunies dans un recueil en deux volumes intitulé En ballades, mais aussi des livres de souvenirs, comme Les Filles de la mémoire (1989), préfacé par Jorge Amado, ou La Sagesse du faiseur de chanson (2011), un récit (Fils du brouillard), un roman (Petite rue des Bouchers), un recueil de nouvelles (Sept contes du pays d’en face, paru chez Actes Sud en 2006) et un Petit abécédaire d'un amoureux de la chanson, préfacé par Vincent Delerm. Voyageur impénitent, Moustaki aimait, quand il posait ses bagages, s’entourer d’écrivains : Robert Solé, Andrée Chedid, Amin Maalouf, Frédéric Vitoux, Jerome Charyn étaient ses amis. Nous l’avions rencontré en mai 2008, au 5e étage d’un vieil immeuble de l’île Saint-Louis : « Avec sa barbe de sage, ses yeux bleus si profonds que le regard s’y perd, ses cheveux “aux quatre vents” et son élégance nonchalante, Georges Moustaki n’a rien perdu de son charme… »

Dans votre livre de souvenirs, Les Filles de la mémoire, vous parlez de votre Alexandrie natale avec beaucoup de nostalgie. Vous écrivez : « Aucune discrimination raciste ou religieuse n’empoisonnait les relations entre les différentes communautés. » Vos racines sont à la fois arabes, grecques, juives, italiennes… Que vous a apporté cet environnement multiculturel ?

Naître à Alexandrie, c’était déjà s’ouvrir au monde. C’était une des villes les plus universelles au monde. J’ai d’ailleurs trouvé au Liban une certaine similitude, mais à une autre époque. Mes dix-sept premières années à Alexandrie ont baigné dans un cosmopolitisme dépourvu de sectarisme. Cela dit, j’ai peut-être une vision idyllique des choses. Il y a peut-être des réalités qui m’échappaient parce que j’étais enfant et que j’appartenais à une communauté européenne plus ou moins privilégiée, qui n’avait pas les mêmes implications que la population locale. Mais il ne faut pas bouder son plaisir : ce que j’ai vécu en parfaite harmonie avec les religions, les ethnies, les cultures était très enrichissant. 

Êtes-vous revenu à Alexandrie sur les traces de votre enfance ? N’avez-vous pas été déçu par les changements qui ont affecté cette ville ?

J’ai une grande affection pour le peuple égyptien. J’ai fêté mon 70e anniversaire à Alexandrie. Et le temps de quelques jours, je suis redevenu l’enfant du pays. Je n’ai pas été déçu : j’étais un homme de passage, je n’étais plus un adolescent, n’avais plus les mêmes amis, je n’avais plus ma maison, mais dans ce que j’ai vécu pendant ce laps de temps très court, j’ai éprouvé un grand bien-être. Certes, avant les guerres avec Israël, il n’y avait pas la rigidité qu’on retrouve aujourd’hui. Mais ce n’est pas l’Égypte qui a changé, c’est la configuration générale, les données qui ont changé. Le temps passe, les valeurs bougent, les conflits enveniment les choses…

Vous sentez-vous profondément oriental ?

Oui, c’est indélébile : j’ai hérité de l’Orient une manière de vivre, une sensibilité, une manière de penser qui ne m’ont jamais quitté. Mais, bien évidemment, les choses évoluent : je suis en France depuis 57 ans !

À votre arrivée en France en 1951, vous avez côtoyé les plus grands chanteurs : Piaf, Brassens, Barbara, Reggiani, mais aussi des écrivains célèbres comme Henry Miller ou Amado. Tous sont partis. Qu’éprouvez-vous en songeant à cette époque féconde ?

Ils ne sont pas partis. Ils ne sont plus là physiquement, mais ils m’ont marqué, leur empreinte est toujours vivante et les œuvres que j’ai pu créer à leur contact témoignent de quelque chose de concret. Bien sûr, j’aurais aimé que mes amis soient immortels, mais ils sont immortels par leurs œuvres et par leur présence affective. Un créateur est immortel même s’il disparaît. Je ressens bien sûr un manque : je ne vais plus au Brésil de la même manière, depuis que Jorge Amado est absent ; je ne suis jamais retourné à Los Angeles depuis la mort de Miller, je n’ai plus de raisons d’aller là-bas. Mais ce ne sont pas des fantômes. Ce sont des compagnons qui se sont un peu éloignés, mais qui restent très importants pour moi. J’ai la chance d’avoir eu de belles amitiés. On a besoin de l’amitié comme de l’amour. L’amitié est un amour qui dure.

Puisque nous parlons d’« immortels », Jean-Loup Dabadie vient d’entrer à l’Académie française. Vous qui avez écrit des paroles à Piaf, Reggiani ou Montand, considérez-vous cette élection comme un hommage de l’Académie aux paroliers, à cette littérature dite « populaire » ? Que vous inspire cette élection ?

J’ai été rassuré : c’est un hommage aux paroliers que nous sommes. Brassens, Trenet méritaient sans doute aussi cet honneur. Dabadie est un homme de talent, il a écrit de la poésie, de la prose, des scénarios, des pièces de théâtre, il méritait d’être célébré. Je suis très heureux qu’il nous représente.
 
La langue française est importante pour vous, puisque vous avez toujours soigné l’écriture de vos textes et que vous avez publié plusieurs ouvrages, dont un recueil de contes. Vous écrivez : « Nous nous passionnions mes sœurs et moi pour la langue française, allant jusqu’à l’imposer dans notre famille. » Quel est votre rapport à la langue française ?

La langue française est un choix. Je ne suis pas né français, je ne suis pas né francophone. Mes rapports avec la France doivent tout à l’école et à la littérature. Mon père était libraire. Je me suis donc nourri de poésie, de journaux français. J’étais déjà en France avant même de vivre en France.

Que représente pour vous le concept de « francophonie » ?

Comme amoureux de la langue française, la contribution d’un Aimé Césaire ou celle d’un auteur québécois à la langue française me touche et m’interpelle. Il n’y a pas de francophonie limitée à une frontière linguistique ou culturelle. La francophonie est ma patrie. Je suis citoyen de la langue française, mais je suis ouvert aux autres cultures. Je suis moi-même très heureux de chanter en français en Espagne ou en Allemagne : je crois en une francophonie ouverte.
 
Dans l’un de vos ouvrages, Fils du brouillard, vous racontez la tragédie d’un ami chanteur, Siegfried Meir, qui a connu l’horreur d’Auschwitz. Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

Siegfried est un ami de longue date qui a mon âge, à un jour près. Pendant 40 ans, il ne m’a jamais raconté son histoire tragique dans les camps de concentration ; et puis, un jour, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un poids que je pouvais alléger. Peu à peu, il a commencé à s’épancher, mais sans pathos. J’ai donc écrit ce qu’il m’a raconté et, aussi, ma propre expérience qui était bien plus sereine que la sienne puisque que j’avais eu la chance d’être ailleurs. Entre lui et moi, il y a toujours eu des liens de fraternité. 

À l’heure où l’on commémore en France les quarante ans de Mai 68, quel regard portez-vous sur cette époque au cours de laquelle vous étiez très engagé ? A-t-elle influé sur votre œuvre ? Que reste-t-il aujourd’hui de Mai 68 ?

Avant Mai 68, j’espérais une révolution imaginaire. Elle a finalement eu lieu, et a presque réussi. Avec Mai 68, il y a eu des avancées ; des revendications ont été exaucées. C’était un coup sismique qui a eu des répercussions partout dans le monde. Je suis très heureux d’avoir connu cette période. J’y croyais vraiment : demain, c’était maintenant et tout de suite. Mon engagement était très concret. J’étais déjà « vieux » par rapport aux étudiants (j’avais 34 ans !), mais j’allais dans les facs, je rencontrais les jeunes, je donnais des concerts pour les soutenir ou les distraire. En réalité, j’ai découvert le monde des étudiants à cette occasion vu que je n’avais jamais auparavant mis les pieds à l’université. J’ai trouvé qu’ils avaient des revendications réalisables, que leurs rêves n’étaient pas utopiques ! J’ai donc alerté tous mes amis chanteurs et nous sommes allés partout, dans les universités, dans les lycées, dans les usines… Rien n’était programmé : il y avait une spontanéité exemplaire. 

Laquelle de vos chansons est née de Mai 68 ?

Le temps de vivre ! Ma liberté, c’était avant, Sans la nommer après.

Vous avez parcouru le monde et cherché ailleurs de nouvelles inspirations. Le Brésil est très présent dans votre œuvre et dans votre musique. D’où vient cette fascination pour le Brésil ?

J’aime la musique brésilienne qui est une musique de synthèse, qui réunit le jazz, la musique africaine, la musique européenne, la musique latine. C’est l’une des musiques les plus riches que je connaisse. En réalité, ma passion pour le Brésil, je la dois à Jorge Amado. J’ai été ému par son premier livre : tout ce qu’il y décrivait me semblait familier. Je me suis dit qu’il serait bon de le rencontrer un jour. Douze ans après cette lecture, j’ai fait un voyage au Brésil. Dès mon arrivée à l’aéroport, j’ai senti que quelque chose me liait à cette terre. Je suis rentré à Paris avec la nostalgie – la saudade – et l’envie d’y revenir. L’occasion s’est présentée et là, la magie a opéré, ou le téléphone arabe : j’ai rencontré Amado. Sans efforts, je suis entré dans son univers. C’est comme si les choses se passaient naturellement. Il aimait mes chansons, j’avais lu tous ses livres. Il y avait entre nous une amitié prête à s’exprimer, une sorte de fraternité. 

Vous donnez de vous l’image d’un homme qui prend le temps de vivre, qui cultive la paresse et la nonchalance. Pourtant, vous avez écrit des centaines de chansons, vous avez sillonné le monde pour donner des concerts. N’est-ce pas paradoxal ? 

J’accepte ce paradoxe. Quand une chose me plaît, je dépense beaucoup d’énergie, quand elle ne me plaît pas, traverser la rue me coûte ! C’est dans ce sens, oui, que je suis paradoxalement paresseux !

Quand vous considérez votre longue carrière, éprouvez-vous des regrets ?

Je serais bien ingrat si j’avais des regrets : j’ai accompli beaucoup de choses ; grâce à mon métier, j’ai sillonné le monde. J’aurais voulu être un grand pianiste, mais j’aurais été, dans ce cas, une autre personne ! Je suis vraiment un Oriental, je suis disponible, je ne prends pas de décisions à l’avance. Quand j’ai rencontré Piaf, ses chansons ne m’intéressaient pas du tout. J’avais 23 ans à l’époque. Elle m’a demandé de composer des chansons pour elle, j’ai accepté. Si j’avais été très têtu, rien ne se serait produit !

Vous avez connu le Liban de l’avant-guerre et celui de l’après-guerre. Que vous inspire ce pays ?

Je suis allé au Liban en 1973, avant la guerre, et j’y suis revenu en 1997. Ce fut un choc pour moi : il y avait des traces très visibles de la guerre, mais le public était resté le même, très chaleureux. En 1999, je suis revenu et j’ai retrouvé des endroits que je connaissais bien mais différemment reconstruits, comme la place des Canons, le centre-ville… Le Liban, c’est ma région, beaucoup de choses m’y sont familières. Déjà, en Égypte, pendant mon enfance, le Liban était très présent. À nos yeux, le Liban réunissait le mieux la culture arabe et la culture européenne. C’était, en quelque sorte, la version européenne du Moyen-Orient !


 
 
D.R.
« J’ai hérité de l’Orient une manière de vivre, une sensibilité, une manière de penser qui ne m’ont jamais quitté »
 
2020-04 / NUMÉRO 166