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Tabucchi l'intranquille
Antonio Tabucchi, figure majeure de la littérature contemporaine et l’un des écrivains italiens les plus lus en dehors de son pays, vient de nous quitter à l'âge de 68 ans. Sa hauteur de vue, son courage, la force et la justesse de sa pensée, la simplicité de son abord qui est souvent la marque des plus grands, tout cela va laisser un grand vide, en Italie, en Europe et partout dans le monde. 

Par Georgia Makhlouf
2012 - 04
Mais nul doute que son œuvre brillera encore longtemps et que toute une génération de jeunes écrivains continuera à trouver en lui une source d’inspiration, à l’instar d’Andrea Bajani, ce représentant d’une nouvelle génération de trentenaires qui associent exigence littéraire et engagement politique et social, pour qui l’amitié de Tabucchi a énormément compté. Nous reprenons ici des extraits du très bel entretien que Tabucchi avait accordé à L'Orient Littéraire en avril 2010 et les mots de Bajani pour évoquer son ami et son maître. C’est alors qu’il est étudiant à Paris en 1962 qu’Antonio Tabucchi (né à Pise en 1943) découvre Fernando Pessoa, dans une traduction française du Bureau de tabac. Son enthousiasme le conduit à se plonger dans la langue et la culture portugaises et à traduire en italien toute l’œuvre de Pessoa, avec la collaboration de sa femme, Marie-José de Lancastre, rencontrée au Portugal. De 1987 à 1990, il dirige l’Institut culturel italien de Lisbonne, et la ville servira de cadre à plusieurs de ses romans. Tabucchi enseigne la littérature portugaise à l’université de Sienne, il est chroniqueur pour le Corriere della sera et El Pais, et membre fondateur, en 1993, du Parlement international des écrivains qui a pris la défense de nombreux écrivains menacés dans leurs pays respectifs, dont Salman Rushdie. Au cours de la campagne électorale italienne de 1995, le protagoniste de son roman Pereira prétend est devenu le symbole de l’opposition de gauche à Silvio Berlusconi. Tabucchi a reçu, entre autres distinctions littéraires, le prix Médicis étranger 1987, le prix européen Jean Monnet 1994, le prix Nossack de l’Académie Leibniz en 1999 et le prix France Culture 2002. Son livre Tristano meurt a été désigné meilleur livre de l’année par le magazine Lire en 2004. Il a publié près d’une trentaine d’ouvrages, tous traduits en français au Seuil, chez Christian Bourgois ou Gallimard, et parmi lesquels on citera Piazza d’Italia, La nostalgie du possible, ou le plus récent, Le temps vieillit vite paru en 2009. Certaines de ses œuvres ont été portées au cinéma, dont Nocturne indien et Pereira prétend, lui apportant une très large renommée internationale. 

Le temps est l’un des thèmes majeurs de votre œuvre romanesque. Pourquoi ce thème est-il si présent tout au long de votre œuvre ?

Si la création du monde est marquée par le passage des ténèbres à la lumière, ce n’est pas ce passage qui crée le temps, mais l’écriture : c’est l’écriture humaine qui a créé le temps, et le temps est donc une dimension fondamentale de notre humanité, que nous pouvons difficilement appréhender dans sa totalité. Nous ne pouvons y faire que quelques incursions. Selon les époques, le sentiment du temps a beaucoup varié. Le Goff a montré qu’au Moyen Âge, il y avait deux temporalités différentes, celle des marchands et celle de l’Église. Einstein définit le temps dans les termes de la physique, et montre que le temps est fonction de l’espace. Bergson réplique que le temps ne peut s’appréhender par la science physique, et qu’Einstein est passé à côté d’une dimension essentielle du temps, celle de la conscience, celle de la durée. Chaplin lui aussi aborde cette réflexion dans Les temps modernes. Quant aux sociologues de la post-modernité, J.F.Lyotard et M. Augé, ils définissent notre époque comme un présent absolu, c’est-à-dire comme une époque qui ne comprend pas le passé et, du coup, n’imagine pas le futur. 

Ce « mal du temps » serait-il le symptôme d’une inadaptation de vos personnages au monde dans lequel ils vivent ? 
Disons que ce mal du temps est une sorte de décalage. Dans mon premier roman déjà, le héros Volturno a le même sentiment qu’un artiste, c’est-à-dire qu’il se sent en permanence en décalage avec la contemporanéité. Mais ce décalage lui permet de regarder le monde avec des yeux différents. Ce décalage qui provoque en lui une forme de désaccord est donc porteur d’une dimension positive, d’une dimension éthique. 

Le passé est néanmoins souvent source de souffrance pour vos personnages, sans doute en raison de son caractère immuable, mais également parce que la nostalgie de ce qui a été empêche la possibilité d’un bonheur présent. C’est le cas par exemple dans Pereira prétend.

Pereira n’arrive pas à accomplir ce que la culture grecque a appelé la catharsis. La catharsis, qui correspond plus ou moins à ce que Freud nomme le nécessaire « travail du deuil », est fondamentale, non seulement sur un plan personnel, mais aussi d’un point de vue collectif, à l’échelle d’un pays par exemple. Chaque pays sans exception doit être capable de regarder son passé, non seulement les pages glorieuses de ce passé, exaltées dans les monuments commémoratifs, mais aussi et surtout les hontes de ce passé. Quand Pereira comprend qu’il lui faut entreprendre ce travail de deuil, il pose un acte qui appartient enfin vraiment au présent : il prend tous les risques pour raconter une vérité trop longtemps tue. S’opère alors un mariage entre lui-même et son présent. Il s’extrait enfin de son passé et une nouvelle vie devient possible pour lui : une renaissance. 

Est-ce pour ces raisons que la thématique du dialogue avec les morts est si présente dans vos livres, dans Piazza d’Italia ou Requiem par exemple ?

Les morts sont nos racines. Je ne crois pas aux racines terrestres ou géographiques. Je crois à celles de la mémoire. Le culte des ancêtres existe chez les peuples les plus primitifs. Il nous faut toujours nous rappeler que nous ne venons pas de rien, que nous sommes un maillon dans une longue chaîne. 

Il y a aussi ce thème, central dans votre œuvre, de la nostalgie. Est-ce l’équivalent de la « saudade » portugaise ? Est-ce une nostalgie sans objet, une conscience d’être assujetti au temps et voué à la mort ?

J’ai beaucoup écrit et beaucoup réfléchi à ce sentiment très étrange qu’est la nostalgie. La nostalgie est une chose extrêmement complexe et elle peut même être nostalgie du pire. Cette notion existait déjà chez Baudelaire qui parle de la vie comme d’un hôpital où chaque malade voudrait changer de lit. Ou chez Conrad qui publie en 1998 un recueil intitulé Tales of unrest. La nostalgie entre aussi sans doute pour beaucoup dans ce qui nous pousse à écrire, dans ce désir, ce mouvement qui nous met en branle. 

Vous avez décrit la littérature comme étant une forme de connaissance et une forme de mémoire. Et plusieurs de vos romans sont remplis de références à des auteurs de toutes les époques. Pouvez-vous nous éclairer davantage là-dessus ?

La littérature est, plus encore que l’histoire, le plus grand dépôt de la mémoire humaine. On fait l’histoire avec des documents d’archives, mais parfois ces documents sont muets ou sourds et susceptibles dès lors d’interprétations diverses. Parfois aussi, les documents viennent à manquer. La littérature en revanche est toujours là, elle accueille tout et tout le monde. Rien de plus démocratique que la littérature : on y entre sans statut ni carte de crédit. Aucun objet de l’expérience humaine n’en est exclu, aucun sentiment non plus. La littérature regarde partout. Mais elle est aussi une forme de connaissance et elle nous donne accès à des expériences fondamentales de l’âme humaine qu’on ne pourrait pas vivre soi-même. Prenons le sentiment amoureux. Vivre un grand amour est déjà une bénédiction. En vivre deux est un rare privilège. On ne peut donc connaître toutes les nuances du sentiment d’amour que si l’on lit Tristan et Yseult, Roméo et Juliette, Madame Bovary, Anna Karenine et d’autres livres encore. La littérature nous informe bien plus largement que l’expérience. Elle nous ouvre des univers infinis, tout un cosmos. 

Pour reprendre une thématique chère à Pessoa, vous avez souvent dit et écrit que la littérature devait « provoquer une certaine intranquillité ».

Certains livres appartiennent aux siècles passés, et néanmoins ils possèdent encore le pouvoir de nous inquiéter parce qu’ils sont éternels. La littérature nous met en éveil, provoque notre intranquillité, quand les hommes politiques ou les religions nous tranquillisent et nous rassurent. Ainsi elle nous maintient dans le doute et la suspicion, et ce faisant, elle garde notre âme vivante et vivant notre esprit. Grâce à la littérature, on comprend que les systèmes binaires, les oppositions simplistes de type noir/blanc ne sont pas le moyen d’accéder à la vérité, et que celle-ci est toujours plus complexe. La littérature signale les fissures, les imperfections, les tremblements. Elle ne nous narcotise jamais. Cette action soporifique, ce sont les discours religieux ou politiques qui s’en chargent, et parfois également les autres médias et en particulier la télévision. La littérature montre ce qu’une caméra ne voit pas, et parce qu’elle est flexible, parce qu’elle fait appel à l’imagination, elle illumine les coins obscurs de la vie auxquels les caméras n’accèdent pas. 

Vous êtes très critique du discours politique et vous n’avez pas hésité à vous engager contre certaines idéologies ou personnes.

Je suis en effet violemment critique du populisme fascisant de Berlusconi, qui ressemble étrangement au modèle mussolinien ou à celui de Ceausescu. Tous reposent sur une certaine vision du chef comme homme providentiel envoyé par Dieu et qui aurait la solution à tous les problèmes. Ces chefs s’adressent directement au peuple, aux foules, en passant au-dessus des lois et des institutions, et ils cherchent à conquérir les sympathies à tout prix. Ce populisme banal, insolent, médiocre et qui méprise les institutions a déjà été stigmatisé par C.E.Gadda, ce grand écrivain milanais. 

La littérature y peut-elle quelque chose ?

Je vous répondrai simplement en rappelant que tout mauvais pouvoir, tout pouvoir à tendance totalitaire hait la littérature. Ce n’est pas par hasard que les nazis brûlaient les livres ou que le goulag était plein d’écrivains. Si Staline a envoyé Ossip Mandelstam au goulag, c’est avant tout parce qu’il était un grand écrivain. 

Antonio Tabucchi par Andrea Bajani

Le lien entre Antonio Tabucchi et moi-même est très fort et c’est un lien qui prend sa source dans la littérature même. Après avoir lu mon dernier livre, Antonio Tabucchi est venu vers moi et il m’a écrit. Nous nous sommes rencontrés chez un ami commun à Paris, le peintre Valerio Adami. Notre terrain de rencontre a été la littérature, c’est-à-dire finalement une certaine idée que nous nous faisons tous les deux de la condition humaine, de la société, et du lien entre l’homme et la société. Les rapports entre la littérature et le pouvoir sont aussi un grand thème de discussion entre nous. Nous parlons beaucoup de cette Italie d’aujourd’hui, devenue si violente, et où les intellectuels ne peuvent même plus poser de questions. Tabucchi a été poursuivi pour avoir osé demander des comptes au président du Sénat. Et c’est lui, personnellement, qui a été poursuivi, et non le journal où il avait écrit. Et c’est la France qui s’en est émue et a lancé une pétition internationale en sa faveur. La France et pas l’Italie. En Italie, il ne s’est rien passé. 

 
 
D.R.
« La littérature nous maintient dans le doute et garde notre âme vivante. »
 
2020-04 / NUMÉRO 166